"Moun" - Revue de philosophie

 Moun - Revue de philosophie 1 (2005) 196-200

Note de lecture

Roberto Cagliero - Francesco Ronzon (cur.), Spettri di Haiti. Dal colonialismo francese all'imperialismo americano, Verona, Om- bre Corte, 2002, 186 p.

Note de lecture rédigée par:
Luisa Dell'Orto, pse
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Janvier 2005, aéroport de Miami : une pancarte avertit les passagers s'embarquant pour Haïti que l'aéroport de la capitale Port-au-Prince n'est pas en mesure de garantir les normes de sécurité internationale et qu'en conséquence les compagnies aériennes se déchargent de toute responsa- bilité par rapport à d'éventuelles difficultés que les clients pourraient y rencontrer.

Voilà une des multiples facettes par lesquelles est maintenu et transmis encore aujourd'hui le " spettro di Haiti ", le " spectre ", l'image de frayeur, la " perspective effrayante " que cette île a suscitée dans l'imagi- naire occidental, européen et américain

Spettri di Haiti est un recueil d'études dont les conclusions révèlent que depuis la révolte des esclaves et l'indépendance de 1804, Haïti est cons- tamment présenté comme le " côté obscur " des Caraïbes, un " composé de barbarie, de violence et de sang " (p. 10).

Les articles touchent différents aspects historiques, philosophiques et littéraires de la période qui va de 1804 à 1994, c'est-à-dire de la fin de l'esclavage jusqu'au retour du président Jean-Bertrand Aristide, moment où le pays passe de " lieu névralgique à celui d'inutile, marginal et emba- rassant état périphérique, sans intérêt sur le plan global " (p. 10).

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Le premier article est de Susan Buck-Morss et a pour titre: " Hegel et Haïti. Esclaves, philosophes et plantations :1792-1804 ". L'étude s'intéresse tout d'abord à la relation entre la pensée de certains philoso- phes illuministes et leur comportement vis-à-vis de l'esclavage, puis, au lien entre Hegel et Haïti.

A cause de l'importance du thème pour la réflexion philosophique, cet article retiendra plus longuement notre attention. L'article a été traduit de l'américain en italien.

A la fin du XVIIIème siècle, l'Illuminisme élabore et développe le concept de liberté comme valeur fondamentale de la philosophie politi- que occidentale en antithèse à l'esclavage vu comme " métaphore fon- damentale de toutes les forces qui dégradent l'esprit de l'homme " (p. 42, note 1). Pourtant, c'est justement à ce moment que la pratique de l'esclavage s'intensifie et se structure quantitativement et qualitativement à tel point qu'à la fin du dix-huitième siècle il permet de financer le sys- tème économique occidental, en favorisant paradoxalement la diffusion des idéaux illuministes qui lui étaient antithétiques.

Face à une telle contradiction, comment les penseurs illuministes se sont- ils situés ? L'exploitation de millions de personnes humaines a été ac- ceptée comme étant normale à l'époque même par ces penseurs. Ainsi nous assistons à la cohabitation de revendications révolutionnaires de liberté et du développement de l'esclavage.

On trouve des traces de cette co-existence paradoxale dans l'histoire de plusieurs nations européennes qui occupent une place importante dans l'économie de l'époque. L'auteur cite la Hollande, l'Angleterre et la France.

En Angleterre, Hobbes considère l'esclavage comme la conséquence de la guerre de " tous contre tous ", donc comme faisant partie des inclina- tions naturelles de l'homme. Hobbes, qui avait des intérêts dans la Virgi- nia Company, voit l'esclavage " comme une composante inévitable de la logique du pouvoir " (p. 23). John Locke le définit comme une condition misérable dont aucun anglais ne pourrait prendre la défense. Toutefois, lui-même actionnaire de la Royal African Company, il affirme que l'esclavage nègre est une institution légitime. La liberté " à l'anglaise ", conçue comme défense de la propriété privée, permet de maintenir les esclaves, considérés comme propriété privée.

Jean Jacques Rousseau, " saint patron de la Révolution française ", (p. 24) vit dans la contradiction de l'affirmation de la négativité de l'esclavage sans pour autant le combattre. L'auteur cite les études du philosophe catalan Louis Sala-Molins pour montrer le silence ambigu de Rousseau sur la situation des esclaves noirs, qui pourtant circulaient dans les rues de Paris, et sur le Code Noir signé en 1685 par Louis XIV. Sala-Molins se demande pourquoi Rousseau parle des êtres humains du monde entier, mais se tait sur les africains déportés dans les Indes, pour- quoi il proclame l'égalité de tous les hommes, mais ne fait aucune inter- vention pour critiquer l'esclavage français. Il définit comme " raciste " et " dégoutant " le silence de Rousseau face à l'évidence des faits (p. 26).

Ceux qui, à la fin, ont poursuivi l'idéal et le but illuministe de la liberté ont été les jacobins noirs de Saint-Domingue qui ont montré que la Ré- volution française n'était pas seulement un phénomène européen, mais historique et universel.

En France, la revue Minerva suivait depuis 1792 les événéments de Saint Domingue et pendant une année entière, de 1804 jusqu'à la fin du 1805, elle publia une série d'articles - une centaine de pages - sur la situation et la lutte pour l'indépendance qui se vivait dans l'Île. Ces articles furent repris par de nombreux journaux européens. En Allemagne, Minerva était considérée comme la meilleure revue politique developpant ce sujet. Elle était lue par le roi Frédéric Guillaume III de Prusse, par Goethe, Schiller, Schelling et Lafayette. Et, enfin, aussi par Georg Wilhelm Frie- drich Hegel !

A partir de cette constatation, Susan Buck-Morss avance l'hypothèse que Hegel aurait élaboré sa dialectique " maître-esclave " à la suite des évé- nements de Saint-Domingue où des esclaves réels s'étaient révoltés, avec succès, contre des vrais maîtres. La thèse de la dialectique " maître-es- clave " apparaît dans la Phénoménologie de l'esprit écrite à Iéna dans les années 1805-1806 (début de vie de la nation haïtienne) et publiée en 1807 (année où l'Angleterre abolit la traite des esclaves).

Le maître est la " conscience indépendante " et l'esclave " la conscience dépendante caractérisée par la non-reconnaissance par l'autre : l'esclave est une 'chose' " (p. 34). Mais la supériorité apparente du maître est ren- versée par la prise de conscience que lui, le maître, dépend totalement de l'esclave.

Si on collectivise la figure du maître et de l'esclave, on perçoit la perti- nence descriptive de l'analyse de Hegel puisque la classe des propriétai- res des esclaves était vraiment dépendante de l'institution de l'esclavage pour ce qui concernait la surabondance de sa richesse.

Le point final de cette situation n'est pas la soumission du maître, qui reproduirait simplement la condition d' " impasse existentielle du maî- tre ", mais seulement la complète élimination de l'esclavage comme ins- titution.

Puisque la relation " maître-esclave " peut être si facilement interprétée en lien avec les faits de Saint-Domingue, l'auteur se demande comment se fait-il que la relation Hegel-Haïti ait été si longtemps ignorée ? " Une raison importante de cette omission, dit-elle, est l'appropriation marxiste d'une interprétation sociale de la dialectique hégélienne " (p. 35) : avec les premiers écrits de Karl Marx, la lutte entre esclave et maître a été lue comme métaphore de la lutte de classe.

Pour l'auteur, il n'y a pas de doute : Hegel a utilisé les événements sen- sationnels d'Haïti comme point d'appui de son argumentation dans la Phénoménologie. La victoire des esclaves caribéens contre leurs maîtres manifeste l'histoire de l'universelle réalisation de la liberté. " Théorie et réalité convergent en ce moment historique…le rationnel se fait réel " (p. 37).

Du point de vue de Susan Buck-Morss, la révolte de 1804 est le point crucial pour comprendre l'originalité de la dialectique de Hegel, à travers laquelle " la philosophie sort des limites de la théorie académique pour se transformer en commentaire sur l'histoire du monde ". D'autres textes de Hegel devraient être lus en relation avec Haïti: ses leçons sur la philoso- phie du droit et aussi La philosophie de l'esprit où Hegel cite la révolu- tion haïtienne par son nom.

Un apport ultérieur à ce lien est offert par la thèse du philosophe français Jacques d'Hondt selon laquelle Hegel avait des relations avec la maçon- nerie radicale, facteur important dans le soulèvement de Saint-Domingue. Mais plus tard, Hegel justifiera l'esclavage et définira l'Afrique comme " un pays enfantin " de " barbaries et de sauvageries " (p. 40).

Alors, pourquoi faire sortir du silence la relation Hegel-Haïti ? La raison fondamentale, pour l'auteur, est de faire sortir l'histoire universelle de l'homme de l'utilisation qu'en a faite la domination blanche.

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Les événements d'Haïti, qui avaient provoqué tellement de réflexion en Europe, furent objet de grande préoccupation aux Etats-Unis où les planteurs du Sud craignaient le danger d'une " nouvelle " révolution haï- tienne parmi les esclaves de leurs plantations. Cette peur a attribué à l'Île le rôle de " bouc émissaire ", de responsable des maux et des malheurs de l'Amérique. R. Cagliero analyse, dans le deuxième article, la relation entre blancs et noirs aux Etats-Unis au cours des années qui suivirent la révolution, années de chute libre de la production agricole et de la ri- chesse en Haïti, chute expliquée par l'incapacité des noirs à savoir se gouverner. La peur des désordres politiques, vu le nombre élevé des es- claves, la peur de tomber dans le même désastre économique portèrent à la prise de mesures restrictives pour l'accès des haïtiens et des " gens libre de couleur " dans les états où l'esclavage était l'institution écono- mique fondamentale. Cette peur constante ressentie par rapport au peuple haïtien a continué à se manifester jusqu'à la fin du XXème siècle lorsque l'épidemie de Sida commençait à traverser l'Amérique. Il fallait trouver encore une fois un bouc émissaire… Les théories médicales américaines des années quatre-vingt attribuent, entre autres, aux haïtiens la responsa- bilité de la diffusion de la maladie aux Etats-Unis. Comme au temps de la révolution, de nouvelles restrictions sont prises et appliquées à ceux qui touchent le sol américain surtout les " boat people ". Les théories affir- mant l'infériorité de certaines races réapparaissent, ainsi que celle de l'impureté liée à la couleur de la peau. Phantasmes et science se mélan- gent.

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J. Michael Dash étudie deux ouvrages écrits par des officiers " marines " qui découvrent Haïti pendant la période de l'occupation amé- ricaine de 1915 à 1934. L'image qui en ressort est, d'un côté, celle d'une Haïti " primitive ", barbare et, de l'autre, celle d'un Eden " originel " désormais inaccessible à l'Occident trop " cérébral ". L'article est tra- duit de l'américain.

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La période duvaliériste est lue, par F. Ronzon à travers le livre de Gra- ham Green, The Comedians, qui met en évidence la violence du régime.

A la même époque, d'autres ouvrages élaborent des stéréotypes " essentialistes " qui portent à considérer le peuple haïtien comme " inévitablement " condamné à rester dans son royaume de sang et de violence. Caricature facile réalisée par ceux qui sont incapables de lire avec finesse et de manière articulée la complexité de la réalité.

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Le livre se termine avec l'intervention de Paul Farmer sur le binôme Sida-Racisme qui s'est développé au cours des derniers vingt ans du XXème siècle. Les images de peur, que Haïti avait suscitées depuis sa naissance comme nation noire indépendante, réemergent influençant, cette fois-ci, les recherches médico-sanitaires américaines qui redéfinis- sent les haïtiens comme " groupe à risque " du point de vue épidémiolo- gique. Théorie démentie par la suite, mais qui laisse une balafre sur le visage haïtien. L'article est traduit de l'américain.

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Au terme de la lecture, cet ouvrage se révèle intéressant pour une connaissance de l'histoire du peuple haïtien, de sa souffrance, de son " malaise " qui l'empêche de déployer ses resources humaines, de son aujourd'hui douloureux qui trouve ses racines dans les douleurs d'un hier proche et lointain. Ouvrage qui pousse à rechercher, à réfléchir sur la manière de comprendre l'histoire, qui offre des pistes pour lire les évé- nements non seulement à partir des dominateurs, mais aussi de ceux qui paient au prix de leur sang leur liberté.

Luisa Dell'Orto, pse

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