Moun - Revue de philosophie 1 (2005) 175-195
PRIÈRE À PIERRE TOUSSAINT POUR HAÏTI
Thomas Marie (pseud.)
Nègre qui ne donnas point dans le marronage
Ni dans l'esprit vengeur qui est démission
Nègre qui ne donnas point dans le flagornage
Ni dans l'esprit marchand qui est compromission 4
Nègre qui ne donnas point dans le blanchissage
Ni dans le jeu retors du prompt noircissement
Nègre si peu savant et cependant si sage
Nègre à nu, ennemi du travestissement 8
Toi qui par l'espérance éteignis les présages
Qui vainquis l'esclavage avec ta soumission
Et l'esprit conquérant par l'esprit de mission
N'ayant pour arme que les yeux de ton visage 12
Ces yeux d'autant plus blancs que ta peau fut plus noire
Ces yeux universels et pleins d'étonnement
Ces deux yeux singuliers pleins d'enfance et d'histoire
Toujours ouverts sur l'humble et son couronnement 16
Et ces pleurs tout pareils de l'une à l'autre race
Et ces pleurs de piété qui te font transparent
Et ces pleurs de pitié qui nous rendent parents
Et de nos deux couleurs laissent la même trace 20
Ces pleurs si cristallins devant les coeurs opaques
Verres de bonne optique et qui portent bien loin
Et scrutent l'invisible et sondent le recoin
Larmes qui sont les eaux fendues au jour de Pâque 24
Toi qui n'opposas pas au crime un autre crime
Toi qui n'opposas pas au mal un autre mal
Toi qui fus comme un ange et qu'on crut animal
Toi que l'on vit second et qui par là fus prime 28
Toi qui brisas tes liens mais sans rompre l'attache
Refusant d'être esclave afin de mieux servir
Toi qui te voulais nègre et néanmoins sans tache
Fort d'une liberté que nul ne peut ravir 32
Toi qui t'émancipas de tes maître et maîtresse
Afin de les aimer de sainte charité
Et qui les secourus en toute vérité
Lorsque fondit sur eux à leur tour la détresse 36
Toi dont la rude main n'omit point la caresse
Toi dont la forte voix n'oublia point les voeux
Dont l'aile fut tranchante et ne fut point traîtresse
Cassant la chaîne pour la tresse de cheveux 40
Car où Samson fut fort de par sa crinière
Tu le fus en maniant le peigne et le ciseau
Et tandis qu'on jugeait ta cosse minière
Tu cachais le diamant et tu couvais l'oiseau 44
Car où le patriarche arborait barbe drue
Tu fus de face glabre et de métier barbier
Et tandis qu'on pesait ton enveloppe crue
Tu cultivais la fleur et plantais le sorbier 48
Toi qui eus le Français sous ton coupant rasoir
Et n'égratignas pas cette gorge d'albâtre
Toi qui pour son épouse agitas l'aiguisoir
Afin de l'embellir dans ta douceur de pâtre 52
Toi qui versais sur eux ta joie en arrosoir
Pour mieux les élever et non pour les abattre
Tant c'était pour la paix que tu voulais combattre
Et pour le Sacrement et pour ses reposoirs 56
Toi qui même en l'église avais ta place à part
Et n'en logeais que mieux au creux du tabernacle
Qui voyais un tremplin derrière chaque obstacle
Et dansait sur le pied du céleste départ 60
Toi qui d'un bon sourire accuellais les insultes
De ces dents que ton teint remplissait de clarté
Et tandis qu'on raillait la candeur de ton culte
Avais avec Jésus d'amoureux apartés 64
Toi qui voyais les gens te recouvrir d'opprobre
Et n'en priais pas moins pour tes propres péchés
Toi qui vivais au fond de cette ivresse sobre
D'un continu dialogue avec le Dieu caché 68
Avec ce Dieu fait Juif et ce Verbe fait chair
Te faisant outre-nègre et pur israélite
Avec ce Fils en croix, ce Roi vendu peu cher
Groupant autour de lui des humiliés l'élite 72
Avec cet Éternel trahi par nous, ses frères
Comme aussi l'Africain négocia l'Africain
Et jeté tel Joseph contre quelques sequins
Dans la citerne au fond du cargo des misères 76
Avec cet Infini comprimé dans la cale
De notre indifférence et de ses appareils
Et qui dans sa Passion porta tous tes pareils
Tous ceux dont l'aile rend la marche si bancale 80
Avec ce doux Prophète et sa Bonne Nouvelle
Qui jusqu'à la douleur vient tout transfigurer
Qui jusque par les siens fut tant défiguré
Ceux-là qui confondaient l'arche et la caravelle 84
Avec cet Innocent cloué sur le grand mât
De tous ces transbordeurs cinglant le diable en proue
Avec cet Innocent que l'injustice écroue
Et que baignent les pleurs de Rachel en Rama 88
Avec cet Agneau dont une goutte de sang
Suffit à racheter l'océan des offenses
Et qui pourtant subit l'absolu des souffrances
Pour sauver ses bourreaux et bénir le passant 92
Ô toi le glorieux volant parmi les anges
Toi le nègre massif égal des séraphins
Qui pilotaient Moïse enfant dans son couffin
Et louaient le Très-Haut emmailloté de langes 96
Ô toi le bienheureux de belle intercession
Regarde ton pays qui roule dans la fange
Et vois l'interminable et sombre procession
De ces mères en deuil dont les fils s'entre-mangent 100
Ô toi le bienheureux, vois comme meurt le grain
L'ami près du cercueil, le blé loin de la grange
La peau noire qui n'est plus que peau de chagrin
Et la foi qui s'égare en des rites étranges 104
Ô toi le bienheureux, regarde la tristesse
Qui cherche à s'étourdir dans son vieux carnaval
Cette fraîche rivière asséchée en vitesse
Et la faim en amont et la soif en aval 108
Toi, le bossal du ciel, toi saint Pierre Toussaint
Fais monter jusqu'à Dieu le cri sourd de la terre
Sous ses ailes rassemble enfin tous ses poussins
Avant qu'on ne les change en méchants coqs de guerre 112
Toi, saint Pierre haïtien qui tiens les clefs de l'île
Le Seigneur te l'ordonne aussi : "Pais mes brebis "
Que la manne d'en-haut remplisse la sébile
Et que l'Esprit très saint souffle dans le lambi 116
Que les mornes pelés deviennent monts Carmel
Que le Jourdain s'écoule à Petit-Trou-de-Nippe
Et que Jérusalem approche de Jacmel
Et que l'habit royal brille à travers les Nippes 120
Que le camp de David se trouve à Camperrin
Et que saint Jérémie habite Jérémie
Que veille saint Thomas aux entours de D'Aquin
Et que tout Haïti soit une terre amie 124
Vois comme elle a terni la Perle des Antilles
C'est un noyau craché, c'est un tas de cailloux
Ce n'est pas un îlot clinquant de pacotilles
C'est la réalité du pauvre et du voyou 128
C'est la robe de bal dévorée par les mites
C'est la noce promise et le serment rompu
C'est le poisson fuyant la Grande Cayemitte
La colombe affamée et le corbeau repu 132
C'est la Révélation que l'on monnaye en mythes
C'est Fort-Dimanche autant que Baron Samedi
C'est le pain bénit sous la botte du maudit
Et la pietà d'ébène envahie de termites 136
C'est l'antique veau d'or sous le récent vaudou
Et la monnaie en transe auprès de la ménade
La crique du naufrage et jamais du radoub
Et c'est la sauce pois et l'épicée panade 140
C'est le coup de poignard au rythme du tambour
La servitude encore mais sans la cotonnade
Le paysan courbé sur d'inféconds labours
Et l'aboiement des chiens pour toute sérénade 144
C'est le tableau naïf que prise le rusé
C'est le sang qu'on diffuse en toiles polychromes
C'est le sang qu'on transfuse en déficients syndromes
Le sang que goûte en film le bourgeois amusé 148
Mais c'est aussi l'espoir contre toute espérance
Aux bords de Port-au-Prince une attente du Roi
Un appel de l'eau vive au-dessus des eaux rances
Et le sens du bonheur et l'instinct de la Croix 152
Et c'est parmi l'errance aussi l'étroit chemin
Et le surnaturel entre mille carences
L'aujourd'hui qui résiste aux mauvais lendemains
Et la rusticité qui résiste à l'outrance 156
C'est aussi l'oraison qui repousse la transe
Le peuple aimant lever, joindre et tendre les mains
C'est le pays lié au destin de la France
Elle, la fille aînée, et lui, le benjamin 160
Regarde, voici l'île aux anciens caciquats
Où périt l'Arawak présumé cannibale
Où le nègre ahuri quelque jour débarqua
Occupant et soumis, pionnier et porte-balle 164
Regarde, voici l'île aux incessants débats
Où les grands flibustiers se firent sédentaires
Où le nègre fut fait colon involontaire
Les yeux pleins du Bénin, la voix, de Yoruba 168
Regarde, voici l'île et son autre Toussaint
L'autre prédestiné qui a nom Louverture
Et que ses héritiers changent en fermeture
Voici le chevalier puis le bas fantassin 172
Voici du riche sol la gloire temporelle
Qui moins que toi vêtit le très suave joug
Mais qui mourut captif dans la prison de Joux
Près de Napoléon, loin de sa Tourterelle 176
Voici la haute et folle et vaine citadelle
Et le libérateur se sentant Pharaon
Et le berger-garou devenant Lycaon
Qui au nom du printemps égorge l'hirondelle 180
Voici d'abord le dur, le cruel Dessalines
Qui se clamait sauvage et bon contredanseur
Voici la République issue d'un oppresseur
Voici le fleuve qui se transforme en saline 184
Voici le roi Christophe en suite du saccage
Ce Christophe violent vainqueur du blanc colon
Et qui fut bien moins saint que Christophe Colomb
Voici le torrent qui se fige en marécage 188
Et la ménagerie ouvre large ses cages
Et les fauves lâchés dévorent les cabris
Et le troupeau parqué se résigne au marquage
Et le trophée se cherche en vain dans ses débris 192
Voici l'île et son flot mugissant de tyrans
Et la terre sous lui qui s'enrage et s'érode
Et le peuple accablé d'une étoile empirant
Qui réclame un sauveur et n'obtient qu'un Hérode 196
Voici la moitié d'île et son prêtre apostat
Dont la pieuvre maligne étend ses pseudopodes
Voici le cauchemar meilleur que le constat
Et grise anarchie au-delà du noir code 200
Voici l'Etat sans droit et sa destitution
Et l'école sans maître où se détruit l'écoute
Et l'armée sans soldat où revit le macoute
Voici l'Etat de proie et sa prostitution 204
Voici l'État sans droit et son chef sans devoir
Et le pompier sans eau qui pourvoit au sinistre
Et l'engagé sans feu qui corrompt le pouvoir
Voici l'État de mort et le zombi ministre 208
Voilà Cité-Carton et voici Jalousie
Le bidonville omis des luisants prospectus
Le nouveau-né couché parmi les détritus
La misère si franche : on sent la parousie 212
La misère si franche : on en sent la noblesse
Et le riche lucide ici pourrait mendier
La misère si franche : on en sent la faiblesse
Et pour rien l'âme ici se pourrait stipendier 216
La misère si claire : on en voit le joyau
Et le riche n'a point parure si divine
La misère si nette : on en voit le boyau
Et le pauvre peut bien rouler dans la ravine 220
Et voici les villas du milieu des favelles
Comme la rose éclose au milieu du fumier
Rose de belle épine et dont l'odeur révèle
Que sa bonne racine a bu dans le charnier 224
Et voici les villas sur le monceau des corps
En beau vaisseau porté sur la marée humaine
Voici le gingerbread et son joli décor
En cerise posée sur le gâteau des peines 228
Et voici les villas comme des forteresses
Le confort qui se met derrière les barreaux
Le plaisir qui s'enferme et purge sa paresse
Et voici les vilains restés sur le carreau 232
Et voici les vilains et leur voix vengeresse
Et l'envie qui les prend au col comme un garrot
Et l'arcane funeste émerge du tarot
La roue de l'infortune et la mort mulâtresse 236
Et voici le bokor et voici la mambo
L'assujettissement devenu sortilège
Et l'enténèbrement devenu privilège
Le vieux pagne païen raccoutrant ses lambeaux 240
Voici la farandole à l'entour des tombeaux
Et l'oiseau sacrifié pour d'aptères insectes
Et le grouillement pris pour un élan bien beau
Et la blonde moisson charançonnée aux sectes 244
Et les versets de Bible aux panneaux des boutiques
La louange au Très-Haut débitée en slogan
Voici le faux pasteur, voici le vrai hougan
Et plutôt que la paix l'extase frénétique 248
Voici les grands combos plutôt que la concorde
Le kita, le nago se partageant le pas
Et l'on cherche à tracer un rectangle au compas
Et l'on quitte le bal pour se pendre à la corde 252
Et l'on quitte le bal pour rejoindre la horde
Et l'on gouale en hoquets et l'on parle en pidgin
La bouche sans prière et qui voudrait qu'on morde
Voici tous les chemins qui sombrent dans le gin 256
Voici tous les chemins qui sombrent dans le rhum
Et le rire imbibé qui choque les éclanches
Et la large narine ouverte aux poudres blanches
Et le linceul perlé pour voile et labarum 260
Voici toute demeure égale aux quatre planches
Et le désir plus fort d'habiter dans les cieux
Et le besoin plus fort de devenir gracieux
En dépit de la boue et de ce coeur qui flanche 264
Voici le fin froment mêlé de cocaïne
Et le gros giraumon qui sent le pneu brûlé
L'alouette plumée et son mal ululé
Voici le peuple Abel et sa marque caïne 268
Voici tout le pays ainsi qu'un négrier
La terre immobile en verticale dérive
Et l'écume enragée en quête d'une rive
Et le nègre plus noir d'être sans fin grillé 272
Voici tout le pays comme une intense traite
Et les loups se targuant de garder le troupeau
Au point qu'il n'est que Dieu vers qui battre en retraite
Et sa Miséricorde où trouver le repos 276
Au point que Dieu paraît comme le seul secours
Et la seule lueur dans cette nuit obscure
Et dans cette incurie le seul qui tient la cure
Mais c'est si lâchement qu'on court à son recours 280
C'est si perversement qu'on brigue le veau gras
Il appelle à la lutte, on répond par la fuite
Il appelle à la croix, on se croise les bras
On dit : "Seigneur! Seigneur! "mais sans prendre sa suite 284
Regarde, Pierre, et vois tout ton peuple acculé
Qui ne sait pas de voie entre crime et poème
Et n'a plus qu'à choisir ou l'hymne ou le blasphème
La Charité servie ou Mammon adulé 288
Regarde, Pierre, et vois tout ton peuple adossé
Entre la Providence et la Toto-borlette
La lumière blessée et le brillant squelette
L'escarpement sublime et l'aguichant fossé 292
Regarde, Pierre, et vois tout ton peuple sommé
Au croisement perdu des routes vicinales
Au carrefour tendu des sentes cardinales
A la fourche après quoi tout sera consommé 296
Regarde, Pierre, et vois tout ton peuple assommé
Qui titube en ivrogne après la saturnale
Et qui peut s'éveiller dans la soute infernale
Comme dans le jardin de l'Amour innommé 300
Regarde, Pierre, et vois tout ton peuple en l'impasse
Et qui n'a d'autre choix que de prendre l'essor
Ou de plier l'échine avec les coups du sort
Et creuser son caveau dans la mauvaise passe 304
Regarde, Pierre, et vois tout ton peuple altéré
Et qui cherche à tâtons l'eau de claire fontaine
Et que charge au bâton le grand croque-mitaine
Regarde, Pierre, et vois tout ton peuple atterri 308
Vois, Pierre, et le conduis dans le val des hauteurs
Qu'il n'aille vers le mal et sa large avenue
Mais sur le raidillon qui plonge jusqu'aux nues
Où l'ouvrage achevé contemple son Auteur 312
Vois, Pierre, et le conduis vers les frais pâturages
Qu'il n'aille vers l'orgueil et son sceptre cornu
Mais dans l'humilité qui supporte l'outrage
Qu'il suive dépouillé le Dieu meurtri et nu 316
Et que les nations découvrent le mystère
De cette moitié d'île élue pour ses couleurs
Que les riches nations sentent le ministère
De ce peuple affligé choisi par la douleur 320
Que les grandes nations sachent le baptistère
Qu'il leur prépare avec son sang et sa sueur
Que les belles nations sachent la grâce austère
De son obscurité qui paye nos lueurs 324
Car cette moitié d'île est comme un réceptacle
Où le combat se fait plus âpre et plus tranché
Car ce morceau de terre est le frêle habitacle
Où la soif ailleurs tue aspire à s'étancher 328
Car cette lande ingrate est le gracieux obstacle
Où reviennent buter les conflits declenchés
Et cette aire perdue est le grave spectacle
Sur quoi les anges tous ensemble sont penchés 332
Car ce havre de guerre est comme le miroir
Dans quoi toute nation peut venir se surprendre
Et ce verger malade est comme le mouroir
Par quoi toute nation passe pour se comprendre 336
C'est ici l'élixir en quoi tout se concentre
Et comme l'exutoire où tout doit s'expier
Ici l'âme rompue et le hameau pillé
Ici que le réseau de misère a son centre 340
Ici que le démon d'impatience a son antre
Et que par un noeud sûr, inscrutable et concret
Se consument d'ailleurs tous les péchés secrets
Ici que le mal sort quand là-bas il se rentre 344
Ici que le mal frappe où là-bas il câline
Car c'est une blessure ici qu'ouvre un dédain
Ici que le mal tue où là-bas il éteint
Car c'est un meurtre ici dès que l'amour décline 348
Ici que le mal tue où là-bas il combine
Car ici c'est la mort au moindre mauvais oeil
Ici que le mal court où là-bas il lambine
Car au moindre mépris c'est ici le cercueil 352
Ici que sur le fond d'une bannière immonde
Le rire d'un bambin éclate d'infini
Ce bambin qu'en créole on nomme "petit monde "
Et qui cèle vraiment l'univers réuni 356
Car Dieu garde chacun comme son Fils unique
Et s'il n'est point de fée autour de ce berceau
Le choeur des bienheureux l'enveloppe en arceau
Avec la Sainte Vierge et la sainte Monique 360
Car Dieu porte chacun comme son Fils unique
Et s'il est peu de jeu pour le noir enfanceau
C'est qu'il porte pour nous le fardeau de l'inique
Et que le crucifix lui tient lieu de cerceau 364
Car Dieu bénit chacun comme son Fils unique
Et s'il n'est point d'orchestre aux pieds du négrillon
L'hymne éternel s'entonne en retrait des grillons
Et derrière le bruit la messe canonique 368
Car Dieu serre chacun sur son coeur harmonique
Et si ce serrement nous écrase parfois
C'est qu'il brise la gangue enfermant notre foi
Et que se tire encore au dé notre tunique 372
Car Dieu presse chacun sur son coeur irénique
Et si cette pression nous broie et brûle alors
C'est qu'il veut purifier ce qui vaut plus que l'or
Et le fondre en sa joie pleine et plus qu'édénique 376
Car Dieu presse chacun contre son sein de Père
Et si cet enfant ploie sous sa propre valeur
C'est comme un arbre lourd tant de fruits que de fleurs
Car son sang devient sève où le salut s'opère 380
Car Dieu berce chacun contre son sein de mère
Et si l'enfant s'endort trop tôt du grand sommeil
Il s'éveille au-delà dans le glorieux Soleil
Loin de notre pénombre et de nos vues sommaires 384
Car Dieu pleure chacun plus que pleure une mère
Et si l'enfant trop tôt se met sous le ciment
C'est comme un germe enfoui qui pousse au firmament
Et qu'arrosent ces pleurs comme une pluie amère 388
Et nous ne sommes plus qu'un long gémissement
Et nous levons au ciel nos mains cent fois coupables
Nous tordons en chiffon nos âmes incapables
Nous ne sommes qu'appel et que frémissement 392
Parce que cet enfant qui vit sur les tessons
Endure dans sa chair nos cachés maléfices
Parce qu'il est pour nous un mystique besson
Et l'agnelet sans tare idoine au sacrifice 396
Quand un poupon de France injustement s'engraisse
Lui, l'Haïtien petit, maigrit à l'unisson
Quand un fort d'Amérique iniquement s'empresse
Lui, le faible Haïtien, s'alite en ses frissons 400
Parce que ce pinson qui meurt sur son rameau
A son vol prisonnier de nos molles bassesses
Parce qu'il est pour nous un mystique jumeau
Et le frère vendu quand ma charité cesse 404
Quand un plaisir pervers prend tel cuistre opulent
Ce môme solitaire est en proie aux tristesses
Quand d'un vain désespoir se farde une comtesse
Il garde le sourire en dépit des violents 408
Chaque homme ainsi que lui nous est un marassa
Spécialement celui qui le moins nous ressemble
Et dont le temps, l'espace et tout nous désassemble
Mais qui nous soude dans le sort qu'Adam traça 412
Chaque autre ainsi que lui nous est frère de lance
Fruit d'une même chair pour un unique Esprit
Et comme un contrepoids dans l'unique balance
Celle des bras percés du Seigneur Jésus-Christ 416
Ce mystère d'union dans le divorce même
Tu sais comme il se nomme, ô toi, Pierre Toussaint
L'amour dans le prochain montre un autre moi-même
Et sous l'éloignement, la communion des saints 420
Tu vois qu'il est des lieux qui condensent les autres
Où le peuple est plus faible et plus humilié
Où ses poings sont plus durs quand ils ne sont liés
Où l'enfant trop battu dissimule un apôtre 424
Présente le tien donc à la Très-Sainte-Face
Avec son poids de faute et son poids de clarté
Qu'en la Sueur de Sang tout son crime s'efface
Que l'Esprit sur les eaux des larmes soit porté 428
Présente le tien donc à la Sainte Clémence
Qu'ôtant la zizanie elle sauve le blé
Et que par-delà l'heure et le fleuve troublé
Elle l'entraîne au seuil d'éternelle innocence 432
Présente ton pays au Seigneur longanime
Que tout pauvret devant l'État dominicain
Il devienne tel un royaume franciscain
A la bourse de vent mais au coeur magnanime 436
Qu'au jour du Jugement, fleur de l'Incarnation
Se relève Haïti, du Cap aux Gonaïves
Qu'elle se dresse nue au milieu des nations
Dans sa splendeur naïve... 440
Pétionville, le 2 mars 2000
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