Moun - Revue de philosophie 1 (2005) 5-29
QUAND LA PHILOSOPHIE PARLE HAÏTIEN :
Moun - Revue de philosophie.
En marge du [Xe ] Congrès international de philosophie tenu à Port-au-Prince du 24 au 30 septembre 1944.
P. Maurice Elder Hyppolite, sdb
Un congrès oublié
Il y a soixante ans déjà, grâce à l'initiative du Dr Camille Lhérisson, président de la Société Haïtienne d'Études Scientifiques, se
tenait à Port-au-Prince, du 24 au 30 septembre 1944, le [Dixième]
Congrès international de philosophie consacré aux problèmes de la
connaissance.
Trois mois auparavant, le 6 juin 1944, le débarquement des alliés
en Normandie sonnait le glas de la deuxième guerre mondiale.
C'est donc dans la tourmente de cette guerre que la Salle des
Bustes du Palais national à Port-au-Prince verra des philosophes se
réunir en Congrès pour la première fois depuis sept ans. Dans son
discours d'ouverture, le Dr Cornélius Kruze, représentant de
l'Association Américaine de Philosophie, Vice-Président du Congrès, en faisait comprendre l'importance en le situant historiquement:
Le dernier Congrès de Philosophie - disait-il - qui a
eu lieu dans le monde civilisé était le Congrès Descartes, à
Paris, en 1937. Peu après, les lumières de la civilisation se sont
éteintes ou presque. C'est un fait historique remarquable que le
Congrès, qui fait suite au Congrès Descartes, soit justement ce
Congrès convoqué par la Société Haïtienne d'Études Scientifiques, à Port-au-Prince.
En conséquence, il n'est pas possible d'exagérer la
haute valeur culturelle de ce Congrès.
Les travaux du Congrès furent publiés sans indication de date
d'impression sous le gouvernement de Dumarsais Estimé (16 août
1946 - 10 mai 1950), peut-être en 1947 ou en 1948. Dans les discours des congressistes on peut deviner les difficultés du gouvernement d'alors. La tension politique débouchera sur une
révolte populaire lors de la visite et des conférences d'André
Breton à Port-au-Prince (décembre 1945 - janvier 1946). Elie
Lescot fut renversé le 11 janvier 1946, parce que son gouvernement avait fait de "multiples accrocs à la démocratie" dont pourtant il voulait se faire le champion. Ces remous de la vie
politique haïtienne n'auraient permis la publication des travaux du
Congrès qu'après août 1946.
La fin de la guerre en 1947, le renforcement des mouvements
gauchistes, indigénistes ou noiristes autant de facteurs qui ont aidé
à laisser ce Congrès dans l'ombre en Haïti. L'absence d'Albert
Einstein qui n'a pas pu y participer et la ligne néo-thomiste de
plusieurs philosophes présents n'ont pas aidé à lui donner écho
dans le monde de l'après-guerre où d'autres courants menaient la
danse. Il n'est même pas mentionné dans la bibliographie philosophique internationale courante et c'est le Congrès réalisé du 11 au
18 août 1948 à Amsterdam qui est considéré comme le dixième
après celui de Paris en 1937 qui fut le neuvième.
Examiner les problèmes de la connaissance en temps de guerre et
de grandes souffrances humaines pourrait sembler une question
secondaire. Mais de fait tel n'est pas le cas et c'est au coeur de ces
situations catastrophiques que des semences fécondes préparent de
nouveaux printemps. Le Dr. Kruze le note ainsi:
Dans les temps troublés, il y a toujours la tentation de
déclarer une espèce de moratorium sur la pensée et surtout sur la
pensée philosophique. On réclame l'action et on semble enclin
à vouloir se passer de la pensée. Mais l'homme étant doué de
raison se prive à son péril, péril de corps et surtout de l'âme, du
guide indispensable de sa pensée. Toute la dignité de l'homme,
disait Pascal, réside dans sa raison. Nous devrions ajouter avec
lui: "Tâchons donc de raisonner bien!" Le vrai philosophe de
tout temps, depuis l'époque de Socrate et Platon, jusqu'à nos
jours, n'a jamais renoncé à sa haute mission. […] Mais
heureusement, on voit poindre un nouveau jour. Sera-t-il meilleur? On répond ordinairement: "Espérons-le!" Mais ce n'est
pas assez, étant donné que l'homme est appelé à concourir à la
création de ce meilleur monde. Ce serait tomber dans un
défaitisme indigne ou dans un laisser-aller ignoble que de penser
que l'homme n'est pour rien dans les grands événements de son
histoire… On ne peut pas empêcher les cyclones de la nature,
mais on peut éviter les catastrophes de provenance humaine, à
condition qu'on pense, qu'on sache, et qu'on agisse bien. Voilà
notre tâche d'aujourd'hui.
Parmi les philosophes présents qui partageaient la conviction du
Dr Kruze, il faut citer Jacques Maritain, président d'honneur de
l'assemblée qui déclara:
C'est une idée hautement significative d'avoir voulu tenir, en
cette année 1944, un congrès de philosophie, et d'avoir consacré
ce congrès aux problèmes de la connaissance. Les organisateurs
de ce congrès ont compris que les catastrophes, les douleurs et
les espérances de notre temps dépendent sans doute des causes
matérielles, des facteurs économiques et techniques qui jouent
un rôle essentiel dans le mouvement de l'histoire humaine, mais
que plus profondément encore elles dépendent des idées, du
drame dans lequel l'esprit est engagé, des forces invisibles qui
naissent et se développent dans notre intelligence et dans notre
coeur: parce que l'histoire n'est pas un déroulement mécanique
d'événements au milieu desquels l'homme serait simplement
situé comme un étranger, l'histoire humaine est humaine dans
sa substance, c'est l'histoire de notre propre être, de cette chair
misérable, soumise à toutes les servitudes de la nature et de sa
propre faiblesse, mais qu'un esprit immortel habite et informe,
et à qui il confère le terrible privilège de la liberté. Rien
n'importe donc davantage que ce qui se passe au-dedans de cet
univers invisible qu'est l'esprit de l'homme. Et la lumière de
cet univers, c'est la connaissance. Une des conditions requises
pour la construction d'un monde plus digne de l'homme et
l'avènement d'une nouvelle civilisation, c'est que nous revenions aux sources
authentiques de la connaissance, que nous sachions ce qu'elle est, quelle est sa valeur,
et quels sont ses degrés, et comment elle peut faire l'unité intérieure de l'être humain.
Ce sont ces divers problèmes qui, sous un aspect ou sous
un autre, viendront en considération dans les travaux du Congrès philosophique de Port-au-Prince.
Un dialogue interrompu
En ce temps-là, la terre hospitalière d'Haïti accueillait de nombreux
européens fuyant les persécutions nazies. Selon Georges
Corvington, "pendant toute la durée de la guerre, la République
d'Haïti, seul Etat indépendant, officiellement de langue et de culture
françaises dans les Amériques, se transformera en un foyer
d'intense activité culturelle. En dehors des réfugiés politiques, on
assistera à une véritable ruée de personnalités intellectuelles et
artistiques de toutes les disciplines, la plupart de langue française,
encouragées à venir par le président Lescot lui-même et enchantées de
découvrir une élite intellectuelle remarquable,
empressée à leur faire le meilleur accueil."
Cela fait seulement soixante ans, et le "petit pays" appelé à devenir
une "grande Nation" qu'était Haïti - selon le rêve de Demesvar
Delorme - s'est transformé en bidonvilles perchés sur des mornes
désolés ou croupissant dans des marais salants et puants en
attendant d'être fauchés par la prochaine pluie réclamant un tribut
de ruines et de mort. L'exode des cerveaux fuyant la dictature, les
conditions du marché international, les intérêts géo-politiques, la
vision étriquée de ses fils en mal de survie, la précarité de
l'insularisme et une mentalité cyclonique, tout cela explique pourquoi
la semence n'arrive pas à germer et la plantule se rabougrit.
Tout l'effort de pensée qui a permis la réalisation du premier et,
jusqu'à présent, unique Congrès de philosophie à Port-au-Prince,
semble n'avoir pas eu de lendemain au hasard des changements de
gouvernement. Le message lancé par ce Congrès ne semble pas
avoir profité au pays où de si grandes questions ont été débattues
Et quand la France et l'Europe allaient se relever de leurs cendres,
grâce aussi à l'apport d'Haïti, une catastrophe politique, sociale,
religieuse et écologique guettait la petite République qui a eu
l'honneur de servir la cause de la culture et de la civilisation dans
le monde occidental, ne serait-ce par les sacrifices consentis en
vue de cette assemblée. Selon le Dr Camille Lhérisson, organisateur
et président du Congrès, sa réalisation était la preuve:
qu'il se trouve dans le pays, un groupe
d'hommes qui n'ont jamais douté de la liberté, qui savent ce que représente le péril de
la révolution subversive et qui veulent travailler, non point à organiser
le désordre, mais à répandre les bienfaits de la Connaissance;
un goupe d'hommes qui considèrent comme l'une des
conditions essentielles de l'avancement du savoir et du progrès
moral, l'indépendance de la pensée et le droit pour chacun
d'accomplir sa vocation spirituelle. Au moment où la violence
est virtuellement maîtrisée, il est réconfortant que l'on sache que
la brutalité n'a jamais engendré aucune oeuvre féconde, - ni la
témérité. La possession de la force gâte inévitablement les libres
jugements de la raison, c'est pourquoi les dictateurs ont
pêché contre la sagesse.
Cette sagesse et ces sages, le peuple haïtien a besoin de les retrouver.
Depuis la fin des années '50 jusqu'à aujourd'hui, le règne de
la force (brute et brutale) n'a pas cessé d'enfoncer dans des sables
mouvants une population pourtant bien disposée de par son histoire pour
les grands idéaux. A la recherche de sa cohésion interne
et d'une maturation en tant que société, elle a été souvent freinée
ou désorientée aussi par l'ingérence étrangère. Et si ses pieds ne
trouvent plus d'appui sur le fond pour rebondir, ce sera la tâche et
la responsabilité de ses fils de lui donner des ailes, un supplément
d'âme, pour qu'elle retrouve ses ressources cachées et se dégage
de la vase.
Pour des raisons compréhensibles, les courants d'idées ne font pas
vraiment école en Haïti qu'ils soient politiques, littéraires ou
philosophiques. Il est même navrant de constater qu'il n'y a pas
une seule faculté de philosophie dans les universités d'Haïti. Le
Département de Philosophie de l'Ecole Normale Supérieure de
l'Universtié d'Etat d'Haïti ne prépare qu'à l'enseignement de la
philosophie en classe terminale du cycle secondaire. N'est-ce pas
le symptôme inquiétant d'une dérive d'un peuple qui porte depuis
deux siècles le flambeau de la liberté des noirs? Sa pensée philosophique
propre semble s'anémier alors qu'elle avait commencé à
se forger une identité au dix-neuvième siècle et à élaborer un discours
pour la défense des noirs avec les armes de l'esprit. Sa
riche littérature est une excellente préparation pour un travail
systématique de réflexion pour ceux qui voudront s'y mettre avec
patience et ténacité. Il en va de notre véritable croissance qui ne
saurait se réaliser dans la négation de notre quête de sens ultime.
De fait, parmi d'autres ressources qui stimulent le progrès de l'homme
dans la connaissance de la vérité de façon à rendre son existence
plus humaine, la philosophie, nous dit le Pape Jean-Paul II:
contribue directement à poser la question du sens de la vie et à
en ébaucher la réponse. […] Sous des modes et des formes différentes,
elle montre que le désir de vérité fait partie de la nature
même de l'homme. […] Tout peuple possède en effet sa propre
sagesse autochtone et originelle qui, en tant que richesse culturelle
authentique, tend à s'exprimer et à mûrir également sous
des formes typiquement philosophiques.
N'y a-t-il pas moyen de parvenir à une pensée explicite répondant
aux questionnements fondamentaux de tout être humain à partir de
la spécificité de notre culture? La plupart de nos hommes de
science ont été confrontés à ce problème. Sa solution doit se trouver
dans un effort de dialogue et de collaboration authentiques,
d'un travail transdisciplinaire et d'une ouverture de chaque "spécialiste"
à une vision intégrale de l'homme. Le dialogue entre
Maritain et Lhérisson pourrait nous inspirer. En introduction à
l'essai de biopsychologie du Dr Lhérisson publié en 1951, Maritain faisait remarquer:
Je savais avec quelle admirable fidélité la culture
française est maintenue et aimée en Haïti, par ce peuple qui lorsqu'il
a conquis - au chant de la Marseillaise - son indépendance
politique à l'égard de la France, témoignait encore et en cela
même de sa communion morale avec la France et avec l'idéal de
liberté inséparable de la mission historique de la France. Mais
je dois au Dr Camille Lhérisson, d'avoir mieux compris la force
et la vitalité de cette tradition intellectuelle. Ces pages évoquent
pour moi l'atmosphère des entretiens entre médecins, savants et
philosophes qui, pendant des années, ont eu lieu à Paris sous les
auspices de la "Société de Philosophie de la Nature", j'y
retrouve un même souci d'unir à la compétence technique et à
une forte spécialisation scientifique ce goût de la sagesse et ce
véritable humanisme philosophique, qui me paraissent
caractériser les vertus intellectuelles héritées du monde
classique.
[…] Le livre du Dr Lhérisson se situe dans la perspective
de ces travaux auxquels le philosophe doit attacher une
valeur toute particulière, et qu'on peut désigner comme une
renaissance hippocratique ou, selon le mot du Dr Biot, comme
une redécouverte de la médecine humaine. Tous ces travaux, le
Dr Lhérisson les met à profit, et c'est d'une vaste érudition que
sous une forme simple et accessible il apporte les fruits à ses
lecteurs.
Comme je lui disais après avoir lu son manuscrit, le
seul reproche que je trouve à faire à son Essai est qu'il ne soit
pas dix fois plus long. La biopsychologie touche aux questions
qui nous intéressent le plus, et nulle d'entre elles ne nous importe
plus que celle de la personnalité. Sur bien des problèmes
centraux comme celui des localisations cérébrales ou de
l'hérédité, ou sur l'excellente discussion qui nous est offerte des
erreurs racistes, le philosophe souhaiterait que les vues si justes
exprimées par l'auteur soient accompagnées d'une analyse
détaillée des matériaux mis en oeuvre. Mais s'il avait cédé à un
tel voeu, le Dr Lhérisson aurait trahi son dessein, il nous aurait
fourni un gros traité fait pour les savants au lieu d'un petit livre
destiné aux honnêtes gens, comme on disait au XVIIe siècle, ou
au public cultivé.
Espérant relancer et maintenir le dialogue interrompu avec le courant
qui a porté les intellectuels Haïtiens à devenir les amphitryons
d'un Congrès international de philosophie en 1944, l'Institut de
Philosophie Saint François de Sales publie ce premier numéro de
sa revue de philosophie: Moun. Il réalise ainsi un de ses objectifs
qui est de "favoriser l'effort de réflexion philosophique dans le
milieu haïtien par la publication de travaux de recherches et
d'autres initiatives".
La parution de cette revue est donc une invitation lancée à tous
ceux qui à un titre ou à un autre s'intéressent à la philosophie.
Chacun peut apporter sa participation pour enrichir le dialogue.
Moun - Revue de philosophie ouvre le débat. Pourquoi avoir
choisi ce titre? Quel sera l'apport spécifique de cette revue à la
culture haïtienne et à la recherche philosophique universelle?
Quelle est son espérance d'avenir, de survie dans le milieu
haïtien? Nous allons commencer de répondre à ces questions,
mais c'est chemin faisant que les réponses se préciseront et se
vérifieront.
* * *
Pourquoi ce titre: "Moun - Revue de philosophie"?
C'est tout un programme en lui-même. Le terme "moun" en
créole haïtien signifie "personne humaine" et provient probablement
aussi bien d'un certain usage du terme "monde" en normand
et en angevin que d'un terme homophone des langues de l'Afrique
noire dans l'aire de la culture bantoue à laquelle plusieurs tribus
emmenées à Saint-Domingue appartenaient (Igbo, Fon, Yoruba,
etc.).
Le concept de "personne humaine" exprimé en créole par le terme
"moun" signifie non seulement un être différent de l'animal, du
végétal, du minéral, tout comme du divin, mais affirme aussi une
dignité absolue, inviolable, incessible, intouchable par laquelle la
"personne humaine" se pose dans le monde et devant les autres
dans son unicité tout en restant parfaitement ouverte à la communion
avec les autres pour une unité faite d' "humanité" (au sens
de la bonté profonde d'un être humain). De fait le même terme
"moun" peut se traduire par "personne humaine" et "humain" en
français avec tout ce que cela implique de bonté, d'ouverture du
coeur, de respect de l'autre, de philanthropie et d'attention réelle à
la souffrance ou à la joie de l'autre.
Dans une culture où les rapports interpersonnels, le regard, la main
tendue ont beaucoup plus d'importance que les normes objectives
et froides, il est évident que la réalité exprimée par le concept de
"personne" ("moun") nous met en fin de compte face à la réalité de
la "rencontre" entre les personnes et pose la dimension de "relation"
comme fondement de l'humain.
Longtemps après avoir déterminé le titre de notre revue, nous nous
sommes réjouis de découvrir un périodique africain que le
CICIBA (Centre International des Civilisations Bantoues) publie
depuis 1980 sur une initiative de Théophile Obenga, intitulé :
"Muntu - Revue scientifique et culturel". Tempels et Kagame ne
seraient pas surpris de la coïncidence et de la survivance du concept
de muntu dans l'univers haïtien sous le terme moun, eux qui
ont essayé d'établir une philosophie bantoue en tenant compte
précisément des niveaux de sens que dévoile le langage, ainsi décrivent-ils
l'univers bantou comme harmonie de "Muntu"
(l'homme, l'être doué de raison et de volonté), "Kuntu" (l'être
sans intelligence : animaux, plantes, le monde minéral), "Hantu"
(l'espace-temps), et "Kuntu" (modalités de l'être). "Kagame soutient
que ces termes, bâtis sur la racine ntu - terme qui désigne
l'être en général - fonctionnent non pas simplement comme indices
des processus de pensée, mais comme véhicules d'un discours
philosophique explicite, consigné dans la tradition orale rwandaise".
En relation à la culture bantoue, notons aussi comment dans le
folklore haïtien s'est conservé un refrain Igbo qui dit la beauté des
membres de cette tribu et aussi leur dignité: "Ibo lele mayanman"
qui se dirait en Igbo courant actuel : "Lele Igbo mara mma !",
"Regardez les Igbo, comme ils sont beaux ! " La forme conservée
en Haïti est poétique et ne serait employée que dans le dialecte
d'un petit village du Nigéria, selon une information fournie à
l'auteur par un membre de cette tribu. Sous le regard méprisant
du colon et à son insu, nos ancêtres proclamaient leur beauté et
leur dignité ; nous le faisons depuis notre enfance : "Igbo lele,
mara mma !"
Rencontre, relation, affirmation de la valeur profonde de chacun,
nous nous situons dans la ligne d'un personnalisme "communautaire".
Nous pourrions aussi en deviner la trace dans notre culture
grâce à une autre intrigue linguistique du créole haïtien: la confusion
entre les pronoms personnels à la première et à la deuxième
personne du pluriel. Pour dire "nous"et "vous"le créole n'a que le
pronom "nou" et le verbe restant invariable il devient très difficile
d'établir une distinction sans des gestes et des protestations de non
inclusion de celui qui parle.
Jules Faine fait remonter ce trait linguistique au picard: "Son pronom
os est mis pour nous et pour vous: os iront, os irez. Toutefois
le créole ne fit sienne cette dualité que lorsqu'il s'est agi de Vous
désignant plusieurs personnes." Bien que d'autres possibilités
existèrent au cours de l'histoire de la langue, c'est la fusion ou
confusion des deux personnes qui a été retenue par un glissement
naturel, un atavisme, chez les utilisateurs de la langue. On pourrait
se demander pourquoi? Faine trouve la raison dans le fait que
la langue soit restée populaire et ne devint pas littéraire. Mais on
pourrait lui objecter que d'autres langues demeurées populaires ont toujours
fait la distinction. Sans s'abandonner à l'ethnophilosophie nous pouvons déceler
dans ce trait de la langue la présence
d'une forte conscience d'appartenance presque fusionnelle à la
communauté. Un groupe ne peut pas se démarquer totalement
d'un autre. Il y aurait là beaucoup à creuser à partir des acquis des
philosophies du "dialogue".
* * *
Quel pourrait-être l'apport spécifique de la revue "Moun" à la culture haïtienne et à la recherche philosophique universelle?
Notre revue se situe d'emblée dans une perspective qu'on pourrait
appeler "personnaliste-communautaire" non pas pour nous enfermer
dans un "système", mais pour apprendre à articuler notre
pensée avec rigueur selon le vécu d'une culture où, jusqu'à
présent, le "je-tu-nous" a plus d'importance que la distance du "il"
objectif ou impersonnel. De fait les paramètres d'objectivité à
l'aide desquels ces personnes ont été exploitées sans pitié n'ont
pas constitué une bonne école. Le pays est né de la prévarication
irrationnelle de l'Occident sous l'une de ses formes historiques les
plus odieuses: l'esclavage, le "magnus scelus" comme l'ont
désigné des Papes, l' "Holocauste méconnu" comme l'a appelé le
Pape Jean-Paul II.
À partir de la déchirure qu'est ce passé, notre culture cherche à
s'intégrer selon le meilleur de l'humain.
Nous croyons que les valeurs de rationnalité intrinsèques à la "personne",
permettant la relation objective et ne s'opposant pas à
l'ouverture à la transcendance, sont nécessaires selon un sain
"humanisme" dans la ligne de la "philosophia perennis", c'est à
dire du "patrimoine philosophique à jamais valable" en tenant
compte des recherches philosophiques contemporaines et des progrès
scientifiques récents pour réaliser cette intégration de notre
culture.
C'est ainsi qu'en un certain sens le dialogue entre Maritain et
Lhérisson, qui a permis la tenue de l'unique Congrès international
de philosophie réalisée au cours de la guerre contre le nazisme et l'
"Holocauste des juifs", pourra être repris et prolongé en Haïti,
suivant les harmoniques propres de notre culture et ses défis actuels.
Dans ce domaine, l'Église n'est jamais restée inactive et
l'Encyclique du Pape Jean-Paul II, Fides et ratio, du 14 septembre
1998 vient de le rappeler au monde signalant le danger qu'il y aurait
pour la culture moderne de laisser la recherche philosophique
"s'égarer dans les sables mouvants d'un scepticisme général".
En Haïti, l'Eglise a été à l'avant-garde dans l'effort de toute la nation
pour une éducation intégrale favorisant l'expression systématique
d'une pensée qui corresponde à la réalité de l'homme
haïtien. Les retards et défaillances dans ce domaine ne sont pas
dûs avant tout au manque de volonté ou de vision, mais aux contingences
qui mettent à rude épreuve toute notre société. Une de
ces contingences est le contrôle étatique sur l'Église gênant l'élan
généreux des missionnaires avant et après le Concordat de 1860, et
aussi quand le gouvernement prétendait accélérer le processus d'
"indigénisation" du clergé. Le perpétuel recommencement qui
nous est imposé n'est pas une fatalité, il n'y a pas de "malédiction
haïtienne", chaque peuple est responsable de son destin, non sans
compter sur l'apport, l'interférence ou l'ingérence des autres peuples
dans ce monde de plus en plus globalisé.
Notre Revue de philosophie se veut un espace de rencontre des
ouvriers de la pensée pour que s'exprime la "bénédiction
haïtienne":
- Tout d'abord pour qu'à travers des recherches scientifiques et
une réflexion systématique, les liens de respect et de solidarité si
nécessaires à un dialogue en profondeur et une sincère recherche
de la vérité puissent s'établir.
- Ensuite pour qu'en transmettant à la fois en français et en créole
le fruit de leurs recherches ils puissent partager avec leurs frères
les réponses aux questions fondamentales de l'humain. Pour la
première fois un pareil effort sera tenté dans la langue créole, avec
tout ce que cela comporte de tâtonnements, d'erreurs, de patientes
conquêtes. Nos Professeurs y trouveront un vaste espace de
collaboration.
- Enfin pour qu'en entrant dans le concert des autres périodiques
de philosophie nous fassions connaître l'aventure particulière de
l'esprit qui se vit chez nous, dans notre histoire et qui pourra,
nous l'espérons, permettre une meilleure compréhension entre les
peuples, en commençant par les penseurs, les sages ou, du moins,
les "amis de la sagesse".
* * *
Quel avenir, quelle survie pour une Revue de philosophie en milieu haïtien?
C'est la question angoissante qui risque de paralyser tout effort
d'assumer réellement notre mission. La responsabilité qu'ont des
Professeurs de philosophie dans ce domaine est indérogeable.
Leur enseignement ne peut se soustraire à la nécessité de se présenter
devant les aréopages ou sur les arènes du monde et d'offrir
leur contribution unique. Sans fausse modestie, en considérant
l'excellente préparation et l'oeuvre énorme réalisée par nos devanciers
- même si l'on peut remettre en question nombre de leurs
postulats -, on ne peut s'atteler à cette tâche qu'avec crainte et
tremblement.
Saint Thomas d'Aquin à l'heure d'accepter le bonnet doctoral
pleurait, "parce que - disait-il - on m'oblige à recevoir la dignité
de Maître et il me manque la science nécessaire. Je ne sais pas
non plus quelle thèse développer pour ma réception". Il lui fut
répondu : "Reçois en paix la charge de Maître. Dieu est avec toi.
Pour ta thèse ne développe que ces paroles : De sa haute deumeure
il arrose les montagnes : la terre se rassasie du fruit de ses œuvres."
Frère Thomas "expliqua ce texte en disant que la Sagesse
vient de Dieu : 'de cette haute demeure' elle descend sur les montagnes,
c'est-à-dire sur les docteurs et les maîtres. Si leur esprit et
leur cœur sont humbles et purs, préparés par le travail et la prière,
ils reçoivent la sagesse et la distribuent à leur tour. Mais comme
la sagesse vient de Dieu, à lui aussi doivent aller toute la gloire et
nos louanges."
"Certes, - nous dit Etienne Gilson -, le rôle du maître n'est pas
sans dangers. […] Mais celui qui a conscience d'exercer l'enseignement
comme une œuvre de miséricorde et une véritable charité
spirituelle, ne saurait éprouver nul scrupule en désirant de l'exercer."
C'est donc l'audace de la charité, l'urgence de la vérité,
l'exigence de la responsabilité de ceux qui ont choisi de partager
avec d'autres le patrimoine philosophique de l'humanité qui
explique la parution de cette Revue en Haïti.
Ils peuvent en outre se laisser encourager par l'exemple d'autres
revues scientifiques qui ont réussi à se maintenir pendant des années
dans le pays, nous saluons leur dévouement à la cause de la
culture chez nous, parmi elles citons : la Revue de la Société haïtienne
d'histoire et de géographie paraissant depuis 1925, le Bulletin
du Bureau national d'Ethnologie depuis 1942, la revue
Conjonction publiée par l'Institut Français d'Haïti depuis 1946.
Les sacrifices consentis par les administrateurs pour maintenir la
qualité de la production et assurer la continuité de ces revues doivent
inspirer tous les haïtiens et les inviter à faire de même.
Tout comme il faut du courage (provenant du don de force et de la
vertu d'espérance) pour planter un arbre dans une terre qui se
désertifie comme le personnage du récit de Jean Giono, L'homme
qui plantait des arbres, Elzéard Bouffier, qui à lui tout seul, avec
patience, méthode et persévérance redonna vie à sa région de
Provence, ou encore notre Manuel du fameux roman de Jacques
Roumain, Gouverneurs de la rosée, ainsi faut-il du courage pour
publier une revue de philosophie en pionniers dans un milieu qui
ne semble pas encore prêt à accueillir cette semence.
C'est aussi un acte de confiance (provenant de la vertu de foi) dans
les capacités inouïes de résurrection semées au coeur de l'histoire
par le Ressuscité. L'humain n'est pas une passion inutile, c'est un
projet divin. Pour nous qui croyons que le Verbe s'est fait chair,
s'est humanisé (Paròl la vin tounen "moun") et qu'il a donné à
l'homme de "participer à la divine nature", nous ne pouvons pas
nous laisser arrêter par les moments d'essouflement de l'homme
dans sa course vers le meilleur de lui-même. Fides et ratio vient
de nous rappeler que la vraie fécondité de la raison comme celle
de la foi ne peuvent exister que dans leur mutuelle relation. A une
"raison faible" ne peut correspondre qu'une foi "réduite à un
mythe ou à une superstition", "de la même manière, une raison qui
n'a plus une foi adulte en face d'elle n'est pas incitée à s'intéresser
à la nouveauté et à la radicalité de l'être", elle perdra de vue son
but et plongera l'homme dans l'absurde et le déséspoir.
On ne doit pas considérer - ajoute le Pape - comme hors de
propos que je lance un appel fort et pressant pour que la foi et la
philosophie retrouvent l'unité profonde qui les rend capables
d'être en harmonie avec leur nature dans le respect de leur autonomie
réciproque. A la "parrhèsia" de la foi doit correspondre
l'audace de la raison.
A considérer l'homme dans toutes les dimensions de son être, y
inclus l'exigence d'un sens ultime au-delà de l'urgence des moyens
à mettre en oeuvre pour sa survie, on lui redonne la possibilité
de courir sans se fatiguer sur la voie de sa pleine maturité, de
se donner sans recherche de soi, de s'abandonner au projet
d'amour de Dieu sans défaitisme et de mourir sans haïr, sans
détruire, dans la conviction que l'amour est plus fort que la mort.
En conclusion
A l'époque du Congrès international de philosophie à Port-au-Prince (1944),
qui ne semble pas avoir laissé de sillons sur nos
landes…
A l'époque où André Breton, père du surréalisme, visitait Haïti
(1945-1946) , puis Jean-Paul Sartre (1949) laissant des remous
gauchistes à la surface des eaux de notre société…
A l'époque où l'indigénisme se métamorphosait en noirisme prétendant
changer le cours de l'histoire d'Haïti, avant de se transformer
en idéologie dictatoriale avec les Duvalier…
A la même époque, un jeune curé de la paroisse de Marbial,
commune de la ville de Jacmel, le père Farnèse Louis-Charles,
se laissait pousser par un souffle impétueux d'amour pour sa terre, ses
paysans, ses démunis et deviendra le fondateur des deux premières
congrégations religieuses nées sur le sol d'Haïti avec un charisme
"écologique" très marqué pour sauver la terre de l'érosion et les
paysans de la famine. Il disait:
Je veux être homme de peine pour pouvoir sauver Haïti. Les
mains calleuses et l'âme saine, soigne ta terre et ton esprit. Fais
Haïti belle, aimable et reine. Sauve ton sol et sauve-nous!
Il a mis la main à la pâte et a été auprès des plus marginalisés de la
société haïtienne d'alors, les paysans. Il a senti qu'il fallait réconcilier
les fils des anciens esclaves révoltés avec cette terre où ils
ont été torturés, exploités, massacrés, saignés, méprisés et condamnés.
Leur salut passait par une libération de l' "atavisme colonial",
comme il disait, et ce retour amoureux vers leur terre et ses
laboureurs. Des jeunes filles et des hommes de bonne volonté
l'ont suivi. Son cri, leur cri et son témoignage prophétique, leur
témoignage, auraient-ils été écoutés et accueillis, la calamité
extrêmement redoutable du désastre écologique ne continuerait
peut-être pas à décimer notre population. Le père Louis-Charles
affirmait que:
Planter un arbre, c'est faire un Acte de Foi sur la terre, un Acte
d'Espérance en l'agriculture, un Acte d'Amour envers les générations futures.
Dans le combat pour la survie de l'humain, si les saints et les sages
d'Haïti se donnaient la main, peut-être que les conquêtes des héros
(ou du moins des généraux) auraient un meilleur lendemain.
Quand la philosophie, voie de sagesse, parle haïtien, peut-elle se
priver, à travers cette Revue "Moun", de faire écho à la pensée du
Pape Jean-Paul II, - rejoignant le souci et les intuitions du père
Louis-Charles :
Il faut encourager et soutenir la "conversion écologique", qui au
cours de ces dernières décennies a rendu l'humanité plus sensible à l'égard de la catastrophe vers laquelle elle s'acheminait.
L'homme n'est plus le "ministre" du Créateur. En despote
autonome, il est en train de comprendre qu'il doit finalement
s'arrêter devant le gouffre.
S'il y a un environnement à protéger de manière systématique
pour sauver l'humain, s'il y a une culture de la vie à protéger contre
la forme d'érosion qu'est le permissivisme, il y a aussi un
apprentissage de la pensée qui doit faire école chez nous pour ne
pas continuer en apprentis-sorciers à nous entre-détruire. Si
cette revue pourrait aider nos générations futures à vivre - mieux
que la nôtre et l'actuelle - à la hauteur des principes premiers de
l'intelligence (vérité de l'être et raisonnement droit, recta ratio
speculabilium) et de la raison pratique (prudence et action correcte,
recta ratio agibilium) nous estimerions, en grande partie,
notre mission accomplie.
Commencer la publication de cette Revue n'est-ce donc pas un
acte de charité envers ces générations futures? Alors, comme tout
geste d'amour vrai, elle ne passera pas… et portera du fruit à raison
de trente, soixante ou cent pour un, si, avec la grâce de Dieu,
elle aide "à penser, à savoir et à agir bien" en personnes
humaines authentiques: "Moun ki moun tout bon."
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