"Moun" - Revue de philosophie

 Moun - Revue de philosophie 1 (2005) 5-29

QUAND LA PHILOSOPHIE PARLE HAÏTIEN :
Moun - Revue de philosophie.
En marge du [Xe ] Congrès international de philosophie tenu à Port-au-Prince du 24 au 30 septembre 1944.

P. Maurice Elder Hyppolite, sdb


Un congrès oublié

Il y a soixante ans déjà, grâce à l'initiative du Dr Camille Lhérisson, président de la Société Haïtienne d'Études Scientifiques, se tenait à Port-au-Prince, du 24 au 30 septembre 1944, le [Dixième] Congrès international de philosophie consacré aux problèmes de la connaissance.

Trois mois auparavant, le 6 juin 1944, le débarquement des alliés en Normandie sonnait le glas de la deuxième guerre mondiale. C'est donc dans la tourmente de cette guerre que la Salle des Bustes du Palais national à Port-au-Prince verra des philosophes se réunir en Congrès pour la première fois depuis sept ans. Dans son discours d'ouverture, le Dr Cornélius Kruze, représentant de l'Association Américaine de Philosophie, Vice-Président du Congrès, en faisait comprendre l'importance en le situant historiquement:

Le dernier Congrès de Philosophie - disait-il - qui a eu lieu dans le monde civilisé était le Congrès Descartes, à Paris, en 1937. Peu après, les lumières de la civilisation se sont éteintes ou presque. C'est un fait historique remarquable que le Congrès, qui fait suite au Congrès Descartes, soit justement ce Congrès convoqué par la Société Haïtienne d'Études Scientifiques, à Port-au-Prince. En conséquence, il n'est pas possible d'exagérer la haute valeur culturelle de ce Congrès.

Les travaux du Congrès furent publiés sans indication de date d'impression sous le gouvernement de Dumarsais Estimé (16 août 1946 - 10 mai 1950), peut-être en 1947 ou en 1948. Dans les discours des congressistes on peut deviner les difficultés du gouvernement d'alors. La tension politique débouchera sur une révolte populaire lors de la visite et des conférences d'André Breton à Port-au-Prince (décembre 1945 - janvier 1946). Elie Lescot fut renversé le 11 janvier 1946, parce que son gouvernement avait fait de "multiples accrocs à la démocratie" dont pourtant il voulait se faire le champion. Ces remous de la vie politique haïtienne n'auraient permis la publication des travaux du Congrès qu'après août 1946.

La fin de la guerre en 1947, le renforcement des mouvements gauchistes, indigénistes ou noiristes autant de facteurs qui ont aidé à laisser ce Congrès dans l'ombre en Haïti. L'absence d'Albert Einstein qui n'a pas pu y participer et la ligne néo-thomiste de plusieurs philosophes présents n'ont pas aidé à lui donner écho dans le monde de l'après-guerre où d'autres courants menaient la danse. Il n'est même pas mentionné dans la bibliographie philosophique internationale courante et c'est le Congrès réalisé du 11 au 18 août 1948 à Amsterdam qui est considéré comme le dixième après celui de Paris en 1937 qui fut le neuvième.

Examiner les problèmes de la connaissance en temps de guerre et de grandes souffrances humaines pourrait sembler une question secondaire. Mais de fait tel n'est pas le cas et c'est au coeur de ces situations catastrophiques que des semences fécondes préparent de nouveaux printemps. Le Dr. Kruze le note ainsi:

Dans les temps troublés, il y a toujours la tentation de déclarer une espèce de moratorium sur la pensée et surtout sur la pensée philosophique. On réclame l'action et on semble enclin à vouloir se passer de la pensée. Mais l'homme étant doué de raison se prive à son péril, péril de corps et surtout de l'âme, du guide indispensable de sa pensée. Toute la dignité de l'homme, disait Pascal, réside dans sa raison. Nous devrions ajouter avec lui: "Tâchons donc de raisonner bien!" Le vrai philosophe de tout temps, depuis l'époque de Socrate et Platon, jusqu'à nos jours, n'a jamais renoncé à sa haute mission. […] Mais heureusement, on voit poindre un nouveau jour. Sera-t-il meilleur? On répond ordinairement: "Espérons-le!" Mais ce n'est pas assez, étant donné que l'homme est appelé à concourir à la création de ce meilleur monde. Ce serait tomber dans un défaitisme indigne ou dans un laisser-aller ignoble que de penser que l'homme n'est pour rien dans les grands événements de son histoire… On ne peut pas empêcher les cyclones de la nature, mais on peut éviter les catastrophes de provenance humaine, à condition qu'on pense, qu'on sache, et qu'on agisse bien. Voilà notre tâche d'aujourd'hui.

Parmi les philosophes présents qui partageaient la conviction du Dr Kruze, il faut citer Jacques Maritain, président d'honneur de l'assemblée qui déclara:

C'est une idée hautement significative d'avoir voulu tenir, en cette année 1944, un congrès de philosophie, et d'avoir consacré ce congrès aux problèmes de la connaissance. Les organisateurs de ce congrès ont compris que les catastrophes, les douleurs et les espérances de notre temps dépendent sans doute des causes matérielles, des facteurs économiques et techniques qui jouent un rôle essentiel dans le mouvement de l'histoire humaine, mais que plus profondément encore elles dépendent des idées, du drame dans lequel l'esprit est engagé, des forces invisibles qui naissent et se développent dans notre intelligence et dans notre coeur: parce que l'histoire n'est pas un déroulement mécanique d'événements au milieu desquels l'homme serait simplement situé comme un étranger, l'histoire humaine est humaine dans sa substance, c'est l'histoire de notre propre être, de cette chair misérable, soumise à toutes les servitudes de la nature et de sa propre faiblesse, mais qu'un esprit immortel habite et informe, et à qui il confère le terrible privilège de la liberté. Rien n'importe donc davantage que ce qui se passe au-dedans de cet univers invisible qu'est l'esprit de l'homme. Et la lumière de cet univers, c'est la connaissance. Une des conditions requises pour la construction d'un monde plus digne de l'homme et l'avènement d'une nouvelle civilisation, c'est que nous revenions aux sources authentiques de la connaissance, que nous sachions ce qu'elle est, quelle est sa valeur, et quels sont ses degrés, et comment elle peut faire l'unité intérieure de l'être humain. Ce sont ces divers problèmes qui, sous un aspect ou sous un autre, viendront en considération dans les travaux du Congrès philosophique de Port-au-Prince.

Un dialogue interrompu

En ce temps-là, la terre hospitalière d'Haïti accueillait de nombreux européens fuyant les persécutions nazies. Selon Georges Corvington, "pendant toute la durée de la guerre, la République d'Haïti, seul Etat indépendant, officiellement de langue et de culture françaises dans les Amériques, se transformera en un foyer d'intense activité culturelle. En dehors des réfugiés politiques, on assistera à une véritable ruée de personnalités intellectuelles et artistiques de toutes les disciplines, la plupart de langue française, encouragées à venir par le président Lescot lui-même et enchantées de découvrir une élite intellectuelle remarquable, empressée à leur faire le meilleur accueil."

Cela fait seulement soixante ans, et le "petit pays" appelé à devenir une "grande Nation" qu'était Haïti - selon le rêve de Demesvar Delorme - s'est transformé en bidonvilles perchés sur des mornes désolés ou croupissant dans des marais salants et puants en attendant d'être fauchés par la prochaine pluie réclamant un tribut de ruines et de mort. L'exode des cerveaux fuyant la dictature, les conditions du marché international, les intérêts géo-politiques, la vision étriquée de ses fils en mal de survie, la précarité de l'insularisme et une mentalité cyclonique, tout cela explique pourquoi la semence n'arrive pas à germer et la plantule se rabougrit.

Tout l'effort de pensée qui a permis la réalisation du premier et, jusqu'à présent, unique Congrès de philosophie à Port-au-Prince, semble n'avoir pas eu de lendemain au hasard des changements de gouvernement. Le message lancé par ce Congrès ne semble pas avoir profité au pays où de si grandes questions ont été débattues Et quand la France et l'Europe allaient se relever de leurs cendres, grâce aussi à l'apport d'Haïti, une catastrophe politique, sociale, religieuse et écologique guettait la petite République qui a eu l'honneur de servir la cause de la culture et de la civilisation dans le monde occidental, ne serait-ce par les sacrifices consentis en vue de cette assemblée. Selon le Dr Camille Lhérisson, organisateur et président du Congrès, sa réalisation était la preuve:
qu'il se trouve dans le pays, un groupe d'hommes qui n'ont jamais douté de la liberté, qui savent ce que représente le péril de la révolution subversive et qui veulent travailler, non point à organiser le désordre, mais à répandre les bienfaits de la Connaissance; un goupe d'hommes qui considèrent comme l'une des conditions essentielles de l'avancement du savoir et du progrès moral, l'indépendance de la pensée et le droit pour chacun d'accomplir sa vocation spirituelle. Au moment où la violence est virtuellement maîtrisée, il est réconfortant que l'on sache que la brutalité n'a jamais engendré aucune oeuvre féconde, - ni la témérité. La possession de la force gâte inévitablement les libres jugements de la raison, c'est pourquoi les dictateurs ont pêché contre la sagesse.

Cette sagesse et ces sages, le peuple haïtien a besoin de les retrouver. Depuis la fin des années '50 jusqu'à aujourd'hui, le règne de la force (brute et brutale) n'a pas cessé d'enfoncer dans des sables mouvants une population pourtant bien disposée de par son histoire pour les grands idéaux. A la recherche de sa cohésion interne et d'une maturation en tant que société, elle a été souvent freinée ou désorientée aussi par l'ingérence étrangère. Et si ses pieds ne trouvent plus d'appui sur le fond pour rebondir, ce sera la tâche et la responsabilité de ses fils de lui donner des ailes, un supplément d'âme, pour qu'elle retrouve ses ressources cachées et se dégage de la vase.

Pour des raisons compréhensibles, les courants d'idées ne font pas vraiment école en Haïti qu'ils soient politiques, littéraires ou philosophiques. Il est même navrant de constater qu'il n'y a pas une seule faculté de philosophie dans les universités d'Haïti. Le Département de Philosophie de l'Ecole Normale Supérieure de l'Universtié d'Etat d'Haïti ne prépare qu'à l'enseignement de la philosophie en classe terminale du cycle secondaire. N'est-ce pas le symptôme inquiétant d'une dérive d'un peuple qui porte depuis deux siècles le flambeau de la liberté des noirs? Sa pensée philosophique propre semble s'anémier alors qu'elle avait commencé à se forger une identité au dix-neuvième siècle et à élaborer un discours pour la défense des noirs avec les armes de l'esprit. Sa riche littérature est une excellente préparation pour un travail systématique de réflexion pour ceux qui voudront s'y mettre avec patience et ténacité. Il en va de notre véritable croissance qui ne saurait se réaliser dans la négation de notre quête de sens ultime. De fait, parmi d'autres ressources qui stimulent le progrès de l'homme dans la connaissance de la vérité de façon à rendre son existence plus humaine, la philosophie, nous dit le Pape Jean-Paul II:
contribue directement à poser la question du sens de la vie et à en ébaucher la réponse. […] Sous des modes et des formes différentes, elle montre que le désir de vérité fait partie de la nature même de l'homme. […] Tout peuple possède en effet sa propre sagesse autochtone et originelle qui, en tant que richesse culturelle authentique, tend à s'exprimer et à mûrir également sous des formes typiquement philosophiques.

N'y a-t-il pas moyen de parvenir à une pensée explicite répondant aux questionnements fondamentaux de tout être humain à partir de la spécificité de notre culture? La plupart de nos hommes de science ont été confrontés à ce problème. Sa solution doit se trouver dans un effort de dialogue et de collaboration authentiques, d'un travail transdisciplinaire et d'une ouverture de chaque "spécialiste" à une vision intégrale de l'homme. Le dialogue entre Maritain et Lhérisson pourrait nous inspirer. En introduction à l'essai de biopsychologie du Dr Lhérisson publié en 1951, Maritain faisait remarquer:

Je savais avec quelle admirable fidélité la culture française est maintenue et aimée en Haïti, par ce peuple qui lorsqu'il a conquis - au chant de la Marseillaise - son indépendance politique à l'égard de la France, témoignait encore et en cela même de sa communion morale avec la France et avec l'idéal de liberté inséparable de la mission historique de la France. Mais je dois au Dr Camille Lhérisson, d'avoir mieux compris la force et la vitalité de cette tradition intellectuelle. Ces pages évoquent pour moi l'atmosphère des entretiens entre médecins, savants et philosophes qui, pendant des années, ont eu lieu à Paris sous les auspices de la "Société de Philosophie de la Nature", j'y retrouve un même souci d'unir à la compétence technique et à une forte spécialisation scientifique ce goût de la sagesse et ce véritable humanisme philosophique, qui me paraissent caractériser les vertus intellectuelles héritées du monde classique.
[…] Le livre du Dr Lhérisson se situe dans la perspective de ces travaux auxquels le philosophe doit attacher une valeur toute particulière, et qu'on peut désigner comme une renaissance hippocratique ou, selon le mot du Dr Biot, comme une redécouverte de la médecine humaine. Tous ces travaux, le Dr Lhérisson les met à profit, et c'est d'une vaste érudition que sous une forme simple et accessible il apporte les fruits à ses lecteurs.
Comme je lui disais après avoir lu son manuscrit, le seul reproche que je trouve à faire à son Essai est qu'il ne soit pas dix fois plus long. La biopsychologie touche aux questions qui nous intéressent le plus, et nulle d'entre elles ne nous importe plus que celle de la personnalité. Sur bien des problèmes centraux comme celui des localisations cérébrales ou de l'hérédité, ou sur l'excellente discussion qui nous est offerte des erreurs racistes, le philosophe souhaiterait que les vues si justes exprimées par l'auteur soient accompagnées d'une analyse détaillée des matériaux mis en oeuvre. Mais s'il avait cédé à un tel voeu, le Dr Lhérisson aurait trahi son dessein, il nous aurait fourni un gros traité fait pour les savants au lieu d'un petit livre destiné aux honnêtes gens, comme on disait au XVIIe siècle, ou au public cultivé.


Espérant relancer et maintenir le dialogue interrompu avec le courant qui a porté les intellectuels Haïtiens à devenir les amphitryons d'un Congrès international de philosophie en 1944, l'Institut de Philosophie Saint François de Sales publie ce premier numéro de sa revue de philosophie: Moun. Il réalise ainsi un de ses objectifs qui est de "favoriser l'effort de réflexion philosophique dans le milieu haïtien par la publication de travaux de recherches et d'autres initiatives".

La parution de cette revue est donc une invitation lancée à tous ceux qui à un titre ou à un autre s'intéressent à la philosophie. Chacun peut apporter sa participation pour enrichir le dialogue. Moun - Revue de philosophie ouvre le débat. Pourquoi avoir choisi ce titre? Quel sera l'apport spécifique de cette revue à la culture haïtienne et à la recherche philosophique universelle? Quelle est son espérance d'avenir, de survie dans le milieu haïtien? Nous allons commencer de répondre à ces questions, mais c'est chemin faisant que les réponses se préciseront et se vérifieront.

* * *

Pourquoi ce titre: "Moun - Revue de philosophie"?

C'est tout un programme en lui-même. Le terme "moun" en créole haïtien signifie "personne humaine" et provient probablement aussi bien d'un certain usage du terme "monde" en normand et en angevin que d'un terme homophone des langues de l'Afrique noire dans l'aire de la culture bantoue à laquelle plusieurs tribus emmenées à Saint-Domingue appartenaient (Igbo, Fon, Yoruba, etc.).

Le concept de "personne humaine" exprimé en créole par le terme "moun" signifie non seulement un être différent de l'animal, du végétal, du minéral, tout comme du divin, mais affirme aussi une dignité absolue, inviolable, incessible, intouchable par laquelle la "personne humaine" se pose dans le monde et devant les autres dans son unicité tout en restant parfaitement ouverte à la communion avec les autres pour une unité faite d' "humanité" (au sens de la bonté profonde d'un être humain). De fait le même terme "moun" peut se traduire par "personne humaine" et "humain" en français avec tout ce que cela implique de bonté, d'ouverture du coeur, de respect de l'autre, de philanthropie et d'attention réelle à la souffrance ou à la joie de l'autre.

Dans une culture où les rapports interpersonnels, le regard, la main tendue ont beaucoup plus d'importance que les normes objectives et froides, il est évident que la réalité exprimée par le concept de "personne" ("moun") nous met en fin de compte face à la réalité de la "rencontre" entre les personnes et pose la dimension de "relation" comme fondement de l'humain.

Longtemps après avoir déterminé le titre de notre revue, nous nous sommes réjouis de découvrir un périodique africain que le CICIBA (Centre International des Civilisations Bantoues) publie depuis 1980 sur une initiative de Théophile Obenga, intitulé : "Muntu - Revue scientifique et culturel". Tempels et Kagame ne seraient pas surpris de la coïncidence et de la survivance du concept de muntu dans l'univers haïtien sous le terme moun, eux qui ont essayé d'établir une philosophie bantoue en tenant compte précisément des niveaux de sens que dévoile le langage, ainsi décrivent-ils l'univers bantou comme harmonie de "Muntu" (l'homme, l'être doué de raison et de volonté), "Kuntu" (l'être sans intelligence : animaux, plantes, le monde minéral), "Hantu" (l'espace-temps), et "Kuntu" (modalités de l'être). "Kagame soutient que ces termes, bâtis sur la racine ntu - terme qui désigne l'être en général - fonctionnent non pas simplement comme indices des processus de pensée, mais comme véhicules d'un discours philosophique explicite, consigné dans la tradition orale rwandaise".

En relation à la culture bantoue, notons aussi comment dans le folklore haïtien s'est conservé un refrain Igbo qui dit la beauté des membres de cette tribu et aussi leur dignité: "Ibo lele mayanman" qui se dirait en Igbo courant actuel : "Lele Igbo mara mma !", "Regardez les Igbo, comme ils sont beaux ! " La forme conservée en Haïti est poétique et ne serait employée que dans le dialecte d'un petit village du Nigéria, selon une information fournie à l'auteur par un membre de cette tribu. Sous le regard méprisant du colon et à son insu, nos ancêtres proclamaient leur beauté et leur dignité ; nous le faisons depuis notre enfance : "Igbo lele, mara mma !"

Rencontre, relation, affirmation de la valeur profonde de chacun, nous nous situons dans la ligne d'un personnalisme "communautaire". Nous pourrions aussi en deviner la trace dans notre culture grâce à une autre intrigue linguistique du créole haïtien: la confusion entre les pronoms personnels à la première et à la deuxième personne du pluriel. Pour dire "nous"et "vous"le créole n'a que le pronom "nou" et le verbe restant invariable il devient très difficile d'établir une distinction sans des gestes et des protestations de non inclusion de celui qui parle.

Jules Faine fait remonter ce trait linguistique au picard: "Son pronom os est mis pour nous et pour vous: os iront, os irez. Toutefois le créole ne fit sienne cette dualité que lorsqu'il s'est agi de Vous désignant plusieurs personnes." Bien que d'autres possibilités existèrent au cours de l'histoire de la langue, c'est la fusion ou confusion des deux personnes qui a été retenue par un glissement naturel, un atavisme, chez les utilisateurs de la langue. On pourrait se demander pourquoi? Faine trouve la raison dans le fait que la langue soit restée populaire et ne devint pas littéraire. Mais on pourrait lui objecter que d'autres langues demeurées populaires ont toujours fait la distinction. Sans s'abandonner à l'ethnophilosophie nous pouvons déceler dans ce trait de la langue la présence d'une forte conscience d'appartenance presque fusionnelle à la communauté. Un groupe ne peut pas se démarquer totalement d'un autre. Il y aurait là beaucoup à creuser à partir des acquis des philosophies du "dialogue".

* * *

Quel pourrait-être l'apport spécifique de la revue "Moun" à la culture haïtienne et à la recherche philosophique universelle?

Notre revue se situe d'emblée dans une perspective qu'on pourrait appeler "personnaliste-communautaire" non pas pour nous enfermer dans un "système", mais pour apprendre à articuler notre pensée avec rigueur selon le vécu d'une culture où, jusqu'à présent, le "je-tu-nous" a plus d'importance que la distance du "il" objectif ou impersonnel. De fait les paramètres d'objectivité à l'aide desquels ces personnes ont été exploitées sans pitié n'ont pas constitué une bonne école. Le pays est né de la prévarication irrationnelle de l'Occident sous l'une de ses formes historiques les plus odieuses: l'esclavage, le "magnus scelus" comme l'ont désigné des Papes, l' "Holocauste méconnu" comme l'a appelé le Pape Jean-Paul II.

À partir de la déchirure qu'est ce passé, notre culture cherche à s'intégrer selon le meilleur de l'humain.
Nous croyons que les valeurs de rationnalité intrinsèques à la "personne", permettant la relation objective et ne s'opposant pas à l'ouverture à la transcendance, sont nécessaires selon un sain "humanisme" dans la ligne de la "philosophia perennis", c'est à dire du "patrimoine philosophique à jamais valable" en tenant compte des recherches philosophiques contemporaines et des progrès scientifiques récents pour réaliser cette intégration de notre culture.

C'est ainsi qu'en un certain sens le dialogue entre Maritain et Lhérisson, qui a permis la tenue de l'unique Congrès international de philosophie réalisée au cours de la guerre contre le nazisme et l' "Holocauste des juifs", pourra être repris et prolongé en Haïti, suivant les harmoniques propres de notre culture et ses défis actuels.

Dans ce domaine, l'Église n'est jamais restée inactive et l'Encyclique du Pape Jean-Paul II, Fides et ratio, du 14 septembre 1998 vient de le rappeler au monde signalant le danger qu'il y aurait pour la culture moderne de laisser la recherche philosophique "s'égarer dans les sables mouvants d'un scepticisme général".

En Haïti, l'Eglise a été à l'avant-garde dans l'effort de toute la nation pour une éducation intégrale favorisant l'expression systématique d'une pensée qui corresponde à la réalité de l'homme haïtien. Les retards et défaillances dans ce domaine ne sont pas dûs avant tout au manque de volonté ou de vision, mais aux contingences qui mettent à rude épreuve toute notre société. Une de ces contingences est le contrôle étatique sur l'Église gênant l'élan généreux des missionnaires avant et après le Concordat de 1860, et aussi quand le gouvernement prétendait accélérer le processus d' "indigénisation" du clergé. Le perpétuel recommencement qui nous est imposé n'est pas une fatalité, il n'y a pas de "malédiction haïtienne", chaque peuple est responsable de son destin, non sans compter sur l'apport, l'interférence ou l'ingérence des autres peuples dans ce monde de plus en plus globalisé.

Notre Revue de philosophie se veut un espace de rencontre des ouvriers de la pensée pour que s'exprime la "bénédiction haïtienne":

- Tout d'abord pour qu'à travers des recherches scientifiques et une réflexion systématique, les liens de respect et de solidarité si nécessaires à un dialogue en profondeur et une sincère recherche de la vérité puissent s'établir.

- Ensuite pour qu'en transmettant à la fois en français et en créole le fruit de leurs recherches ils puissent partager avec leurs frères les réponses aux questions fondamentales de l'humain. Pour la première fois un pareil effort sera tenté dans la langue créole, avec tout ce que cela comporte de tâtonnements, d'erreurs, de patientes conquêtes. Nos Professeurs y trouveront un vaste espace de collaboration.

- Enfin pour qu'en entrant dans le concert des autres périodiques de philosophie nous fassions connaître l'aventure particulière de l'esprit qui se vit chez nous, dans notre histoire et qui pourra, nous l'espérons, permettre une meilleure compréhension entre les peuples, en commençant par les penseurs, les sages ou, du moins, les "amis de la sagesse".

* * *

Quel avenir, quelle survie pour une Revue de philosophie en milieu haïtien?

C'est la question angoissante qui risque de paralyser tout effort d'assumer réellement notre mission. La responsabilité qu'ont des Professeurs de philosophie dans ce domaine est indérogeable. Leur enseignement ne peut se soustraire à la nécessité de se présenter devant les aréopages ou sur les arènes du monde et d'offrir leur contribution unique. Sans fausse modestie, en considérant l'excellente préparation et l'oeuvre énorme réalisée par nos devanciers - même si l'on peut remettre en question nombre de leurs postulats -, on ne peut s'atteler à cette tâche qu'avec crainte et tremblement.

Saint Thomas d'Aquin à l'heure d'accepter le bonnet doctoral pleurait, "parce que - disait-il - on m'oblige à recevoir la dignité de Maître et il me manque la science nécessaire. Je ne sais pas non plus quelle thèse développer pour ma réception". Il lui fut répondu : "Reçois en paix la charge de Maître. Dieu est avec toi. Pour ta thèse ne développe que ces paroles : De sa haute deumeure il arrose les montagnes : la terre se rassasie du fruit de ses œuvres." Frère Thomas "expliqua ce texte en disant que la Sagesse vient de Dieu : 'de cette haute demeure' elle descend sur les montagnes, c'est-à-dire sur les docteurs et les maîtres. Si leur esprit et leur cœur sont humbles et purs, préparés par le travail et la prière, ils reçoivent la sagesse et la distribuent à leur tour. Mais comme la sagesse vient de Dieu, à lui aussi doivent aller toute la gloire et nos louanges."

"Certes, - nous dit Etienne Gilson -, le rôle du maître n'est pas sans dangers. […] Mais celui qui a conscience d'exercer l'enseignement comme une œuvre de miséricorde et une véritable charité spirituelle, ne saurait éprouver nul scrupule en désirant de l'exercer." C'est donc l'audace de la charité, l'urgence de la vérité, l'exigence de la responsabilité de ceux qui ont choisi de partager avec d'autres le patrimoine philosophique de l'humanité qui explique la parution de cette Revue en Haïti.

Ils peuvent en outre se laisser encourager par l'exemple d'autres revues scientifiques qui ont réussi à se maintenir pendant des années dans le pays, nous saluons leur dévouement à la cause de la culture chez nous, parmi elles citons : la Revue de la Société haïtienne d'histoire et de géographie paraissant depuis 1925, le Bulletin du Bureau national d'Ethnologie depuis 1942, la revue Conjonction publiée par l'Institut Français d'Haïti depuis 1946. Les sacrifices consentis par les administrateurs pour maintenir la qualité de la production et assurer la continuité de ces revues doivent inspirer tous les haïtiens et les inviter à faire de même.

Tout comme il faut du courage (provenant du don de force et de la vertu d'espérance) pour planter un arbre dans une terre qui se désertifie comme le personnage du récit de Jean Giono, L'homme qui plantait des arbres, Elzéard Bouffier, qui à lui tout seul, avec patience, méthode et persévérance redonna vie à sa région de Provence, ou encore notre Manuel du fameux roman de Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée, ainsi faut-il du courage pour publier une revue de philosophie en pionniers dans un milieu qui ne semble pas encore prêt à accueillir cette semence.

C'est aussi un acte de confiance (provenant de la vertu de foi) dans les capacités inouïes de résurrection semées au coeur de l'histoire par le Ressuscité. L'humain n'est pas une passion inutile, c'est un projet divin. Pour nous qui croyons que le Verbe s'est fait chair, s'est humanisé (Paròl la vin tounen "moun") et qu'il a donné à l'homme de "participer à la divine nature", nous ne pouvons pas nous laisser arrêter par les moments d'essouflement de l'homme dans sa course vers le meilleur de lui-même. Fides et ratio vient de nous rappeler que la vraie fécondité de la raison comme celle de la foi ne peuvent exister que dans leur mutuelle relation. A une "raison faible" ne peut correspondre qu'une foi "réduite à un mythe ou à une superstition", "de la même manière, une raison qui n'a plus une foi adulte en face d'elle n'est pas incitée à s'intéresser à la nouveauté et à la radicalité de l'être", elle perdra de vue son but et plongera l'homme dans l'absurde et le déséspoir.

On ne doit pas considérer - ajoute le Pape - comme hors de propos que je lance un appel fort et pressant pour que la foi et la philosophie retrouvent l'unité profonde qui les rend capables d'être en harmonie avec leur nature dans le respect de leur autonomie réciproque. A la "parrhèsia" de la foi doit correspondre l'audace de la raison.

A considérer l'homme dans toutes les dimensions de son être, y inclus l'exigence d'un sens ultime au-delà de l'urgence des moyens à mettre en oeuvre pour sa survie, on lui redonne la possibilité de courir sans se fatiguer sur la voie de sa pleine maturité, de se donner sans recherche de soi, de s'abandonner au projet d'amour de Dieu sans défaitisme et de mourir sans haïr, sans détruire, dans la conviction que l'amour est plus fort que la mort.

En conclusion

A l'époque du Congrès international de philosophie à Port-au-Prince (1944), qui ne semble pas avoir laissé de sillons sur nos landes…

A l'époque où André Breton, père du surréalisme, visitait Haïti (1945-1946) , puis Jean-Paul Sartre (1949) laissant des remous gauchistes à la surface des eaux de notre société…

A l'époque où l'indigénisme se métamorphosait en noirisme prétendant changer le cours de l'histoire d'Haïti, avant de se transformer en idéologie dictatoriale avec les Duvalier…

A la même époque, un jeune curé de la paroisse de Marbial, commune de la ville de Jacmel, le père Farnèse Louis-Charles, se laissait pousser par un souffle impétueux d'amour pour sa terre, ses paysans, ses démunis et deviendra le fondateur des deux premières congrégations religieuses nées sur le sol d'Haïti avec un charisme "écologique" très marqué pour sauver la terre de l'érosion et les paysans de la famine. Il disait:

Je veux être homme de peine pour pouvoir sauver Haïti. Les mains calleuses et l'âme saine, soigne ta terre et ton esprit. Fais Haïti belle, aimable et reine. Sauve ton sol et sauve-nous!

Il a mis la main à la pâte et a été auprès des plus marginalisés de la société haïtienne d'alors, les paysans. Il a senti qu'il fallait réconcilier les fils des anciens esclaves révoltés avec cette terre où ils ont été torturés, exploités, massacrés, saignés, méprisés et condamnés. Leur salut passait par une libération de l' "atavisme colonial", comme il disait, et ce retour amoureux vers leur terre et ses laboureurs. Des jeunes filles et des hommes de bonne volonté l'ont suivi. Son cri, leur cri et son témoignage prophétique, leur témoignage, auraient-ils été écoutés et accueillis, la calamité extrêmement redoutable du désastre écologique ne continuerait peut-être pas à décimer notre population. Le père Louis-Charles affirmait que:

Planter un arbre, c'est faire un Acte de Foi sur la terre, un Acte d'Espérance en l'agriculture, un Acte d'Amour envers les générations futures.

Dans le combat pour la survie de l'humain, si les saints et les sages d'Haïti se donnaient la main, peut-être que les conquêtes des héros (ou du moins des généraux) auraient un meilleur lendemain.

Quand la philosophie, voie de sagesse, parle haïtien, peut-elle se priver, à travers cette Revue "Moun", de faire écho à la pensée du Pape Jean-Paul II, - rejoignant le souci et les intuitions du père Louis-Charles :

Il faut encourager et soutenir la "conversion écologique", qui au cours de ces dernières décennies a rendu l'humanité plus sensible à l'égard de la catastrophe vers laquelle elle s'acheminait. L'homme n'est plus le "ministre" du Créateur. En despote autonome, il est en train de comprendre qu'il doit finalement s'arrêter devant le gouffre.

S'il y a un environnement à protéger de manière systématique pour sauver l'humain, s'il y a une culture de la vie à protéger contre la forme d'érosion qu'est le permissivisme, il y a aussi un apprentissage de la pensée qui doit faire école chez nous pour ne pas continuer en apprentis-sorciers à nous entre-détruire. Si cette revue pourrait aider nos générations futures à vivre - mieux que la nôtre et l'actuelle - à la hauteur des principes premiers de l'intelligence (vérité de l'être et raisonnement droit, recta ratio speculabilium) et de la raison pratique (prudence et action correcte, recta ratio agibilium) nous estimerions, en grande partie, notre mission accomplie.

Commencer la publication de cette Revue n'est-ce donc pas un acte de charité envers ces générations futures? Alors, comme tout geste d'amour vrai, elle ne passera pas… et portera du fruit à raison de trente, soixante ou cent pour un, si, avec la grâce de Dieu, elle aide "à penser, à savoir et à agir bien" en personnes humaines authentiques: "Moun ki moun tout bon."


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