Moun - Revue de philosophie 1 (2005) 3-4
Éditorial
L'Institut de Philosophie Saint François de Sales,
centre d'études supérieures des Salésiens de Don Bosco en
Haïti, fonctionnant depuis octobre 1996, vous présente le
premier numéro de sa revue.
Moun - Revue de philosophie, se propose d'encourager
et de stimuler l'effort de réflexion systématique dans la
culture haïtienne jusqu'aux questions ultimes. Elle permettra
à nos professeurs de philosophie et autres ouvriers de la pensée
de trouver un espace d'expression en vue d'expliciter la
sagesse de l'héritage qui nous est confié dans l'histoire de
l'humanité et celle du salut.
Le projet de cette revue décidé depuis plus de six ans
n'a pu se concrétiser qu'en cette année 2004, bicentenaire de
l'indépendance d'Haïti, qui a vu s'abattre sur le pays tant de
désastres : mouvement des étudiants contre le régime
"lavalas", réprimé dans le sang; inondations rendues terriblement meurtrières par l'érosion des mornes (Pernier,
Mapou, Fonds-Verettes, Gonaïves, Gros-Morne); armées
étrangères occupant le territoire pour "stabiliser" notre société; "chimères" et autres bandits semant impunément la
terreur; un peuple aux abois perdant ses repères et oubliant
sa dignité dans la quête désespérée d'une hypothétique survie.
La gestion d'une liberté et d'une indépendance conquises au prix du sang peut devenir aussi sanguinaire qu'un
esclavage dans la violence du jeu machiavélique des intérêts
géopolitiques et économiques aussi bien que des passions et
folies humaines.
Comme un cri d'espoir et l'assurance d'une guérison
possible, Moun - Revue de philosophie, au début de cette
année 2005, veut exprimer la "bénédiction haïtienne" non
pas en clé magique ou fataliste mais dans une prise de
conscience aigüe de l'indérogeable responsabilité qui incombe à tout ceux qui pensent que l'humain n'est pas "une
passion inutile" ni la vie une absurdité, puisque "la philanthropie (filanqrwpi,a, "humanitas", "sansib pou moun") de
Dieu s'est manifestée" (Tite 3,4) nous pressant de tendre la
main à nos frères (filadelfi,a, "caritas fraternitatis", "rinmin
kòm frè youn alega lòt") "chacun regardant les autres comme
plus méritant" (Romains 12,10). Cette "bénédiction" ne
s'exprimera pas non plus comme une "parole" venant du
dehors à notre secours de manière ponctuelle, on aurait dit
une "aide humanitaire", mais comme un "verbe" incarné
épousant définitivement notre humanité pour la sauver du
dedans de sa chair même, levain dans la pâte.
Ainsi la langue créole, grâce à notre Revue, pourra
commencer à parler philosophie à l'école des grands penseurs, leur apportant la chaleur, la couleur et la lumière de
son soleil.
Le dialogue à bâton rompu qu'a été le parcours de la
réflexion philosophique dans notre milieu aura moyen de s'y
renouer, cette fois-ci en tendant la main à Saint Thomas,
Jacques Maritain et Emmanuel Mounier dont cette année
ramène le centenaire de la naissance (1905-2005).
Notre identité pourra s'y exprimer, au coeur même de
notre déréliction, comme un avertissement à tous nos frères
les hommes: ce petit pays n'est-il pas une parabole en miniature de ce que toute la terre pourrait devenir si l'humain ne
s' "humanise" pas, ou, mieux encore, s'il ne se "divinise" pas.
Le comité de rédaction
24 janvier 2005
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